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PHOTOGRAPHIE

Inez & Vinoodh : Let Love Adorn You pour V Magazine

Découvrez Let Love Adorn You d’Inez & Vinoodh pour V Magazine : portraits en noir et blanc, bijoux, célébrités et histoire du projet solidaire.

Pierre Waterschoot

Publié

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Let Love Adorn You d’Inez & Vinoodh ne se contente pas d’aligner des portraits de célébrités pour V Magazine. Publiée dans le numéro 81 au début de l’année 2013, la série réunit artistes, actrices, mannequins et proches du duo autour d’un dispositif volontairement dépouillé : un cadrage serré, un fond gris, une lumière douce et des bijoux uniques qui deviennent une extension des gestes.

Derrière cette apparente simplicité se cache un projet à la fois éditorial et solidaire. Les pièces de joaillerie portées devant l’objectif avaient été créées par TenThousandThings, puis proposées aux enchères au profit d’associations choisies par les personnes photographiées. Le résultat éclaire parfaitement la méthode d’Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin : réunir mode, portrait, art et relations humaines dans une image immédiatement reconnaissable.

Let Love Adorn You en quelques repères

ProjetLet Love Adorn You
PhotographesInez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin
PublicationV Magazine, numéro 81
Date2013
PartenaireTenThousandThings, fondé par David Rees et Ron Anderson
PrincipeDes personnalités et des proches portent des bijoux uniques, ensuite vendus au profit d’associations choisies par les modèles
EsthétiquePortraits carrés en noir et blanc, fond neutre, cadrage rapproché et gestuelle très construite

Inez & Vinoodh : un duo entre photographie de mode et art contemporain

Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin travaillent ensemble depuis le milieu des années 1980. Nés à Amsterdam, ils se rencontrent dans un environnement où la mode, le graphisme et l’art conceptuel communiquent déjà étroitement. Leur pratique se construit très tôt à deux : ils élaborent les idées, dirigent les séances et signent leurs photographies comme une seule entité créative.

Leur parcours ne suit jamais une frontière stable. Une commande destinée à un magazine peut posséder l’étrangeté d’une œuvre de galerie ; une campagne de mode peut questionner l’identité, le désir ou l’artifice. Dès les années 1990, leurs expérimentations numériques et leurs corps volontairement ambigus bousculent les codes du portrait. Par la suite, leur travail pour les magazines et les grandes maisons conserve cette tension entre surface séduisante et sensation plus trouble.

Cette capacité à faire coexister exigence artistique et culture populaire explique la diversité de leurs modèles : artistes, musiciens, acteurs, créateurs ou mannequins sont moins traités comme des icônes inaccessibles que comme des présences avec lesquelles établir une relation. Let Love Adorn You en offre une démonstration particulièrement lisible.

Pourquoi V Magazine occupe une place particulière dans leur travail

Fondé à la fin des années 1990, V Magazine a offert aux photographes de mode un espace où l’éditorial pouvait devenir plus expérimental, plus narratif et plus proche de l’image d’art. Inez & Vinoodh y ont développé de nombreuses séries en profitant de formats généreux et d’une culture visuelle ouverte aux croisements entre célébrité, musique, cinéma et création vestimentaire.

Dans le numéro 81, Let Love Adorn You réunit notamment Kristen Stewart, Susan Sarandon, Julianne Moore, Cyndi Lauper, Freja Beha Erichsen, Liya Kebede, Padma Lakshmi, Aimee Mullins, Miles Robbins et Anohni, alors encore créditée Antony Hegarty. Le casting complet s’étend au-delà des onze images conservées ici. Cette diversité est essentielle : la série n’impose pas un modèle unique de beauté, d’âge, de métier ou d’identité.

Un projet solidaire construit autour du bijou

Le point de départ vient de la collaboration avec David Rees et Ron Anderson, les créateurs de TenThousandThings. Les personnalités photographiées portent des pièces uniques conçues par la maison new-yorkaise. Après la séance, ces bijoux sont mis aux enchères et les recettes sont destinées à l’organisation caritative choisie par chaque participant. Le bijou n’est donc pas un simple accessoire prêté pour une page de mode : il relie l’image à une personne, puis à une cause.

Le titre, que l’on pourrait traduire par « Laissez l’amour vous parer », résume ce déplacement. La parure ne sert pas seulement à embellir. Elle matérialise une affection, une fidélité ou un engagement. Cette dimension évite au projet de se réduire à un catalogue de visages connus et donne une cohérence à un casting volontairement hétérogène.

Portrait en noir et blanc de Kristen Stewart par Inez et Vinoodh pour Let Love Adorn You
Kristen Stewart pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.
Portrait en noir et blanc de Susan Sarandon par Inez et Vinoodh
Susan Sarandon pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Une unité visuelle fondée sur le noir et blanc

Le fond gris efface le décor sans effacer les personnalités

Toutes les photographies reposent sur un fond gris légèrement nuancé. Aucun lieu, aucun meuble et presque aucun vêtement identifiable ne vient situer la scène. Ce retrait concentre le regard sur trois éléments : le visage, les mains et le bijou. Le carré renforce l’impression d’un espace clos, intime, dans lequel chaque personne doit inventer sa propre manière d’occuper l’image.

Des gestes qui remplacent le décor

Les mains traversent le front, encadrent la bouche, soulèvent les cheveux ou disparaissent dans une manche. Ces poses exposent naturellement bagues, bracelets et pendentifs, mais elles ne ressemblent pas à une démonstration commerciale. Elles introduisent une psychologie. Le geste de Kristen Stewart couvre un œil et installe une distance ; celui de Susan Sarandon, plus ouvert, accompagne une expression calme et complice.

Le bijou comme ponctuation du portrait

En supprimant la couleur, Inez & Vinoodh transforment le métal, la pierre et la peau en valeurs de lumière. Un anneau clair devient une ponctuation devant un regard ; un pendentif crée un axe vertical ; une pièce portée sur le front modifie toute la géométrie du visage. Le bijou reste visible, mais il ne prend jamais le pouvoir sur la personne.

Portrait de Julianne Moore, doigt près de la bouche, par Inez et Vinoodh
Julianne Moore pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.
Portrait en mouvement de Cyndi Lauper par Inez et Vinoodh
Cyndi Lauper pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Kristen Stewart, Susan Sarandon et Julianne Moore : trois façons d’habiter le cadre

Le portrait de Kristen Stewart repose sur un jeu de dissimulation. Une main traverse le visage, les bagues attirent la lumière et l’œil resté visible regarde l’objectif sans offrir une expression parfaitement lisible. La pose protège autant qu’elle révèle. Cette ambiguïté correspond à une photographie de célébrité qui refuse le sourire automatique et préfère conserver une part d’opacité.

Susan Sarandon apparaît au contraire avec une chaleur immédiate. Les cheveux, le collier et l’expression composent un portrait souple, presque conversationnel. Julianne Moore adopte une retenue différente : son doigt près de la bouche crée une image silencieuse, attentive, où la bague devient le centre discret d’une diagonale formée par la main et le regard. Trois actrices, trois gestes, mais une même proximité sans décor spectaculaire.

Cyndi Lauper et Anohni : la scène contenue dans un visage

Cyndi Lauper apporte à la série une énergie presque chorégraphique. Ses cheveux clairs, le vêtement sombre et la position du bras construisent une silhouette immédiatement théâtrale. Pourtant, le fond et le cadrage maintiennent cette exubérance dans le même vocabulaire que les autres portraits. La singularité ne rompt pas l’ensemble : elle le met en mouvement.

Le portrait d’Anohni, publié à l’époque sous le nom Antony Hegarty, est plus frontal et plus vulnérable. Les mèches sombres, le regard direct et la proximité du visage produisent une intensité qui ne dépend d’aucun signe de célébrité. Avec le recul, cette image résonne aussi avec l’intérêt ancien du duo pour la fluidité des identités et pour tout ce que le portrait peut révéler sans enfermer son sujet dans une définition.

Portrait rapproché d’Anohni par Inez et Vinoodh en 2013
Anohni, alors créditée Antony Hegarty, pour Let Love Adorn You, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.
Portrait de la mannequin Freja Beha Erichsen par Inez et Vinoodh
Freja Beha Erichsen pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Freja Beha Erichsen et Liya Kebede : détourner les codes du portrait de mode

Freja Beha Erichsen est photographiée avec une simplicité qui semble presque spontanée : cheveux en bataille, cou dégagé, regard précis. L’absence de stylisme démonstratif éloigne l’image du défilé ou de la campagne publicitaire. Ce dépouillement met en avant une personnalité, pas seulement une silhouette reconnue de l’industrie de la mode.

Liya Kebede apparaît encadrée par un vêtement sombre qui fonctionne comme une capuche. Son visage devient le point lumineux d’une composition frontale, tandis que le pendentif prolonge l’axe du regard. L’image possède quelque chose de cérémoniel, mais reste contemporaine par la franchise de la pose. Chez Inez & Vinoodh, l’élégance vient moins d’un décor luxueux que de la précision avec laquelle quelques lignes organisent le cadre.

Portrait en noir et blanc de Liya Kebede par Inez et Vinoodh
Liya Kebede pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.
Portrait de Padma Lakshmi portant un bijou sur le front par Inez et Vinoodh
Padma Lakshmi pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Aimee Mullins, Padma Lakshmi et Louise Neri : le geste comme autoportrait

Aimee Mullins se présente de profil, les bras levés et les cheveux en mouvement. Athlète, actrice et mannequin, elle a souvent été photographiée à travers le prisme de la performance physique. Ici, le mouvement n’est ni une démonstration sportive ni une illustration biographique : il dessine simplement une forme libre, dont les bracelets deviennent les accents lumineux.

Padma Lakshmi lève également un bras, mais son portrait s’organise surtout autour du bijou posé sur le front. La parure déplace le centre de l’image et transforme un détail en signe presque rituel. Louise Neri, éditrice et curatrice, pose une main contre sa tempe. Sa bague apparaît sans interrompre une expression concentrée. Dans les trois cas, l’accessoire est montré par un geste qui paraît appartenir au modèle plutôt qu’à une consigne publicitaire.

Portrait de profil d’Aimee Mullins par Inez et Vinoodh
Aimee Mullins pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.
Portrait de Louise Neri, main contre la tempe, par Inez et Vinoodh
Louise Neri pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Miles Robbins : une présence plus relâchée au milieu de la série

Le portrait de Miles Robbins introduit une énergie plus juvénile et moins contrôlée. Les cheveux tombent librement, les vêtements se superposent et plusieurs bijoux occupent le cou sans imposer une symétrie parfaite. Cette image rappelle que la série ne cherche pas à uniformiser les personnes. Le fond, la lumière et le format créent une famille visuelle ; la pose laisse subsister les différences d’âge, de style et de tempérament.

Portrait de Miles Robbins par Inez et Vinoodh pour V Magazine
Miles Robbins pour Let Love Adorn You, V Magazine n°81, 2013. Photographie © Inez & Vinoodh.

Une direction artistique collective, mais une signature immédiatement lisible

Une série de mode est toujours le résultat d’un travail collectif. Autour des photographes interviennent stylistes, coiffeurs, maquilleurs, manucures, équipe du magazine et joailliers. Pour Let Love Adorn You, cette préparation est d’autant plus importante que le plan rapproché rend chaque détail visible : une mèche, une texture de peau, la position d’un doigt ou l’éclat d’une bague peuvent modifier l’équilibre entier de l’image.

La réussite du duo consiste à absorber ces contributions dans un langage cohérent. Le rendu n’est jamais clinique. Les visages restent vivants, parfois souriants, parfois fermés, souvent ambigus. Les imperfections et les mouvements sont suffisamment présents pour empêcher le dispositif de devenir une simple grille graphique.

De Let Love Adorn You à la joaillerie d’Inez & Vinoodh

La collaboration avec TenThousandThings ne s’est pas arrêtée aux pages de V Magazine. Elle a donné au duo l’idée de développer ses propres pièces avec les joailliers. Le point de départ est un collier imaginé par Vinoodh pour Inez : leurs deux alliances entrelacées, accompagnées d’une petite étoile faisant référence à leur fils, Charles Star.

Ce prolongement donne un sens supplémentaire aux photographies de 2013. Le bijou y est déjà envisagé comme la trace matérielle d’un lien : entre deux personnes, entre un modèle et une cause, entre l’objet intime et l’image publique. Le projet commercial qui en découle ne contredit donc pas la série ; il développe l’une de ses idées centrales.

Ce que la série révèle de la méthode Inez & Vinoodh

Créer une intimité dans une production très construite

Rien n’est réellement improvisé : le casting, la lumière, la coiffure, les bijoux et le cadrage ont été préparés avec précision. Pourtant, les meilleures images donnent le sentiment d’un échange bref et direct. Le duo ne cache pas l’artifice de la photographie de mode ; il l’utilise pour fabriquer les conditions d’une rencontre.

Refuser une définition unique de la beauté

Réunir dans le même ensemble des femmes et des hommes, des personnalités d’âges différents, des figures de la mode, du cinéma, de la musique ou de l’art produit un portrait collectif plus large. La répétition du dispositif ne gomme pas les singularités ; elle permet précisément de les comparer sans établir de hiérarchie. La beauté réside alors dans la présence et dans la manière d’assumer le cadre.

Une œuvre toujours actuelle après quatre décennies de création

En 2026, le Kunstmuseum Den Haag a consacré au duo la rétrospective Can Love Be a Photograph, revenant sur quarante années de travail. Le titre de l’exposition rejoint directement les questions posées par Let Love Adorn You : une photographie peut-elle conserver la trace d’une relation, d’une confiance ou d’une affection au-delà de la commande qui l’a fait naître ?

La série de 2013 résiste bien au temps parce qu’elle associe une idée claire à une forme simple. Les vêtements et les tendances occupent peu de place ; les visages, les gestes et les bijoux portent l’ensemble. Ce dépouillement lui permet de rester lisible comme document de mode, galerie de personnalités et réflexion sur ce que l’on choisit de montrer devant un objectif.

Pourquoi Let Love Adorn You mérite d’être redécouvert

Let Love Adorn You condense les qualités qui ont fait d’Inez & Vinoodh un duo majeur : une culture de la mode qui n’écrase jamais le sujet, une maîtrise technique invisible, un goût pour les identités singulières et la capacité à donner une dimension personnelle à une production destinée à un grand magazine.

Regardés ensemble, ces onze portraits ne racontent pas seulement les célébrités de 2013. Ils montrent comment une contrainte identique peut produire des images profondément différentes. Chaque visage porte son propre rythme ; chaque bijou devient un signe ; chaque geste transforme le même carré gris en un espace intime.

Sources et prolongements

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