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CULTURE

Ohaguro : pourquoi se noircissait-on les dents au Japon ?

Beauté, mariage, rang social et rituel : découvrez l’histoire de l’ohaguro, la tradition japonaise qui consistait à se teindre les dents en noir.

Pierre Waterschoot

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Bien avant que le sourire blanc ne s’impose comme un idéal universel, le Japon célébrait la profondeur brillante des dents noires. Appelée ohaguro, cette pratique consistait à appliquer sur les dents une préparation riche en fer et en tanins. Loin d’être un simple effet de mode, elle pouvait signaler la beauté, la maturité, le mariage, le rang ou l’appartenance à un monde social précis.

Longtemps observé à la cour, parmi les guerriers puis chez de nombreuses femmes mariées, l’ohaguro a traversé plusieurs siècles avant de décliner pendant l’ère Meiji. Son histoire révèle surtout une évidence : les critères de beauté ne sont jamais immuables. Ils sont façonnés par une époque, des symboles et une société.

Qu’est-ce que l’ohaguro ?

Le mot japonais ohaguro s’écrit généralement お歯黒 : ha signifie « dent » et kuro, « noir ». Il désigne la coutume consistant à teindre volontairement les dents jusqu’à obtenir une surface sombre, régulière et idéalement lustrée. On rencontre aussi l’écriture 鉄漿, littéralement associée à une préparation ferrugineuse, ainsi que le terme ancien kane.

Il ne s’agissait donc ni de dents sales ni d’un émail naturellement noir. La couleur était entretenue par des applications répétées. Le résultat recherché rappelait la laque noire, une matière particulièrement estimée dans les arts japonais. Sur un visage poudré de blanc et encadré par des cheveux sombres, ce sourire formait un ensemble esthétique cohérent aux yeux de l’époque.

Une histoire ancienne, de la cour impériale aux villes d’Edo

Les origines exactes de l’ohaguro restent difficiles à fixer. Des traces et des sources anciennes montrent toutefois que le noircissement des dents était déjà connu au Japon bien avant l’époque moderne. La pratique est clairement associée à la culture aristocratique de l’époque de Heian (794-1185), période durant laquelle la cour impériale développe des codes esthétiques très élaborés.

Dans ce milieu, l’apparence ne relevait pas seulement du goût personnel : elle manifestait l’âge, le rang et l’entrée dans la vie adulte. Les dents noircies apparaissent d’ailleurs dans la littérature classique. Une dentition laissée blanche pouvait alors être perçue non comme un signe de pureté, mais comme un manque de raffinement ou de maturité.

Au fil des siècles, l’usage évolue. Il est adopté par des membres de l’aristocratie et, selon les périodes, par certains hommes des élites guerrières. Durant l’époque d’Edo (1603-1868), il devient surtout emblématique des femmes mariées, sans leur être absolument réservé. Des femmes plus âgées non mariées, des courtisanes et certaines geishas pouvaient également le pratiquer. Il faut donc éviter la formule trop simple selon laquelle « toutes les Japonaises mariées avaient les dents noires » : les usages variaient selon l’époque, la région et le milieu social.

Que signifiaient les dents noires ?

Il n’existe pas une seule signification valable pour toute l’histoire japonaise. L’ohaguro a pu cumuler plusieurs fonctions :

  • un idéal de beauté, lié à l’éclat profond de la laque noire ;
  • un signe de maturité et de passage vers l’âge adulte ;
  • un marqueur matrimonial, notamment chez les femmes de l’époque d’Edo ;
  • une indication de rang ou d’appartenance à la cour et dans certains groupes guerriers ;
  • une marque de fidélité, le noir étant symboliquement une couleur qui ne se laisse pas teindre par une autre.

La Bibliothèque nationale de la Diète du Japon indique qu’à l’époque d’Edo, une parente expérimentée pouvait jouer le rôle de kane-oya, sorte de marraine de l’ohaguro. Elle offrait parfois les ustensiles nécessaires et guidait la jeune femme lors de la première application, appelée notamment kane-tsuke-hajime. Le geste prenait alors la dimension d’un rite social.

Geisha se noircissant les dents dans une estampe japonaise de Yoshitoshi en 1880
Geisha Blackening Teeth at 1:00 p.m., Tsukioka Yoshitoshi, 1880, LACMA. Domaine public — Wikimedia Commons.

Comment fabriquait-on la teinture de l’ohaguro ?

La préparation reposait principalement sur la rencontre entre une solution contenant du fer et des tanins végétaux. Le liquide ferrugineux, souvent appelé kane-mizu, pouvait être obtenu en faisant réagir ou fermenter du vieux fer avec du vinaigre et d’autres liquides. On utilisait ensuite une poudre riche en tanins, le fushiko, produite à partir de galles formées sur le sumac japonais (Rhus javanica).

Lorsque le fer rencontrait les tanins, une coloration très sombre se formait, selon un principe chimique comparable à celui de l’encre ferro-gallique. La préparation était appliquée à l’aide de petits pinceaux ou instruments conservés dans un nécessaire spécialement conçu. D’après les descriptions historiques, son odeur pouvait être particulièrement forte.

Obtenir un noir uniforme demandait de la régularité. La couche colorée finissait par perdre son éclat ou s’user ; elle devait donc être renouvelée fréquemment, parfois tous les jours ou tous les quelques jours. L’ohaguro était moins une transformation définitive qu’un véritable rituel d’entretien.

Ustensiles traditionnels japonais utilisés pour pratiquer l’ohaguro
Nécessaire traditionnel pour le noircissement des dents, Hirata Folk Art Museum, Takayama. Photo Daderot, CC0 — Wikimedia Commons.

L’ohaguro protégeait-il réellement les dents ?

L’ohaguro est parfois présenté comme un ancien soin dentaire miraculeux. La réalité mérite davantage de prudence. Les composés issus du fer et des tanins ont pu former une pellicule sur l’émail et exercer certains effets protecteurs. La Bibliothèque nationale de la Diète mentionne notamment un possible renforcement de l’émail et une action favorable contre les caries ou les problèmes gingivaux.

Mais cela ne signifie pas que la méthode était sans risque. Certaines préparations acides employées avant l’application pouvaient aussi altérer la surface dentaire. Les recettes variaient, les conditions d’hygiène n’étaient pas celles d’aujourd’hui et les affirmations modernes sont parfois exagérées. L’ohaguro doit être compris comme une pratique cosmétique historique ayant pu produire des effets dentaires, et non comme un traitement à reproduire chez soi.

Pourquoi l’ohaguro a-t-il disparu ?

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’ouverture du Japon et les transformations de l’ère Meiji bouleversent les codes vestimentaires et corporels. Le gouvernement cherche à donner du pays une image jugée moderne face aux puissances occidentales. Des visiteurs étrangers, habitués à valoriser les dents blanches, décrivent souvent l’ohaguro avec incompréhension ou dégoût. Leur regard contribue à requalifier une ancienne marque de beauté en coutume considérée comme dépassée.

Le changement n’est cependant ni instantané ni uniforme. En 1870, les hommes de l’aristocratie sont sommés d’abandonner l’ohaguro. En 1873, l’annonce que l’impératrice et l’impératrice douairière renoncent aux dents noires donne un puissant exemple venu de la cour. Malgré cela, des produits d’ohaguro faciles à préparer sont encore commercialisés plus tard pendant l’ère Meiji, preuve que la coutume demeure vivace dans une partie de la population. Elle s’efface progressivement au tournant du XXe siècle, plutôt qu’à la suite d’une interdiction générale appliquée du jour au lendemain.

L’ohaguro existe-t-il encore aujourd’hui ?

Dans la vie quotidienne japonaise, l’ohaguro a disparu. Il reste néanmoins visible dans les reconstitutions historiques, certaines fêtes, le théâtre kabuki, le cinéma ou les séries d’époque. Dans quelques communautés de geishas, des apprenties peuvent encore noircir leurs dents pendant la période du sakkō, dernière étape symbolique avant de devenir geisha.

La pratique subsiste aussi par l’art. Les estampes d’Utagawa Kunisada ou de Tsukioka Yoshitoshi montrent des femmes en train d’appliquer la teinture, entourées de leurs accessoires. Ces images sont précieuses : elles rendent visible un geste intime que les textes seuls décrivent difficilement.

Ohaguro et ohaguro-bettari : attention à la confusion

L’ohaguro est une coutume historique réelle. L’ohaguro-bettari, en revanche, appartient au folklore des yōkai. Cette apparition prend la forme d’une femme élégante vue de dos ; lorsqu’elle se retourne, son visage dépourvu d’yeux et de nez ne présente qu’une bouche largement ouverte sur des dents noires. Le monstre détourne donc un marqueur familier de la féminité d’autrefois pour produire une image inquiétante. Les deux sujets sont liés par leur apparence, mais ils ne doivent pas être confondus.

Ce que l’ohaguro nous apprend sur la beauté

À première vue, les dents noires peuvent surprendre un regard contemporain. C’est précisément ce qui rend l’ohaguro passionnant. Ce sourire autrefois admiré montre que la beauté n’obéit pas à une loi naturelle et éternelle. Une même couleur peut évoquer tour à tour le raffinement, la fidélité et le statut social, puis devenir le symbole d’un passé dont une société souhaite se détacher.

Étudier l’ohaguro, ce n’est donc pas seulement découvrir une curiosité du Japon ancien. C’est observer comment le corps devient un langage et comment ce langage change lorsque les rapports sociaux, les influences étrangères et les idéaux esthétiques se transforment.

Questions fréquentes sur l’ohaguro

Pourquoi les Japonaises se noircissaient-elles les dents ?

Selon les époques, les dents noires exprimaient la beauté, la maturité, le mariage, la fidélité ou un certain statut social. L’usage ne concernait toutefois pas toutes les Japonaises de la même façon.

Avec quoi faisait-on l’ohaguro ?

La teinture associait principalement une solution ferrugineuse à une poudre végétale riche en tanins, souvent obtenue à partir de galles de sumac japonais. Leur réaction produisait une coloration noire.

Les samouraïs pratiquaient-ils l’ohaguro ?

Certains membres des élites guerrières l’ont pratiqué à différentes périodes, notamment comme marque de rang, de maturité ou de loyauté. À l’époque d’Edo, l’usage masculin devient toutefois beaucoup plus limité et reste surtout associé à la cour et à l’aristocratie.

Quand l’ohaguro a-t-il disparu ?

Son déclin s’accélère pendant l’ère Meiji, à partir des années 1870, sous l’effet de l’occidentalisation des codes esthétiques. La pratique persiste néanmoins pendant plusieurs décennies avant de disparaître presque entièrement de la vie quotidienne au début du XXe siècle.


Sources et crédits iconographiques

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