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MYTHES ET LÉGENDES

Abura-akago : le bébé yōkai qui boit l’huile des lampes

Découvrez l’Abura-akago, le mystérieux bébé yōkai qui boit l’huile des lampes : origine chez Toriyama Sekien, apparence, légende du voleur d’huile et différences entre sources anciennes et récits modernes.

Pierre Waterschoot

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Au cœur de la nuit, tandis que la maison dort, un nourrisson se redresse devant une lampe et en lèche silencieusement l’huile. Cette scène aussi simple qu’inquiétante est celle de l’Abura-akago, un yōkai japonais rendu célèbre au XVIIIe siècle par Toriyama Sekien. Mais derrière le « bébé à l’huile » se cache une histoire plus complexe, mêlant vol sacrilège, feu errant, réincarnation et réinterprétations modernes.

L’Abura-akago est souvent présenté comme une boule de feu capable de pénétrer dans les maisons, de prendre l’apparence d’un bébé et de boire l’huile des lampes avant de repartir. Cette version est spectaculaire et très répandue. Pourtant, elle ne correspond pas exactement à ce que raconte la source ancienne.

Dans l’œuvre de Toriyama Sekien, le yōkai apparaît avant tout comme un enfant presque ordinaire surpris devant un andon. L’artiste rapproche ensuite cette scène d’une légende concernant l’âme d’un marchand d’huile malhonnête. Il ne décrit cependant jamais clairement la transformation complète que les encyclopédies contemporaines lui attribuent. Pour comprendre l’Abura-akago, il faut donc séparer ce qui est visible dans la gravure de 1779, ce que suggère son texte et ce que la tradition moderne a ajouté.

Qui est l’Abura-akago ?

Nom japonais油赤子
Lectureあぶらあかご — Abura-akago
Traduction« bébé à l’huile » ou « nourrisson de l’huile »
NatureYōkai domestique associé à l’huile, aux lampes et à un feu errant
Lieu associéŌtsu, ancienne province d’Ōmi, actuelle préfecture de Shiga
Source de référenceKonjaku Gazu Zoku Hyakki, Toriyama Sekien, vers 1779
ActivitéLécher ou boire l’huile d’un andon pendant la nuit
Danger attestéAucune attaque contre les humains dans la source ancienne

Son nom réunit abura (油), « huile », et akago (赤子), « nourrisson ». La traduction littérale « bébé rouge », parfois rencontrée en Occident, est trompeuse. Si le premier caractère d’akago signifie bien « rouge » lorsqu’il est isolé, le mot complet est une appellation japonaise courante du nouveau-né. Rien dans le nom ni dans l’image ancienne n’indique que la créature possède une peau rouge.

La première représentation de Toriyama Sekien

L’image de référence se trouve dans le Konjaku Gazu Zoku Hyakki, la deuxième grande encyclopédie illustrée de yōkai de Toriyama Sekien, publiée vers 1779. L’Abura-akago figure dans le volume intitulé , que l’on peut traduire par « obscurité » ou « nuit sombre ». Le choix convient parfaitement à une créature qui se manifeste autour d’une lampe pendant le sommeil des habitants.

Représentation originale de l’Abura-akago par Toriyama Sekien vers 1779
L’Abura-akago selon Toriyama Sekien dans le Konjaku Gazu Zoku Hyakki, vers 1779. Domaine public — Wikimedia Commons.

Les recueils de Sekien ne sont pas de simples relevés ethnographiques. L’artiste y rassemble des êtres provenant de croyances populaires, de textes chinois et japonais, du théâtre, de jeux de mots et de sa propre imagination. Certains yōkai existaient bien avant lui ; d’autres semblent avoir été nommés, transformés ou entièrement conçus pour ses livres. L’Abura-akago appartient probablement à cette zone intermédiaire : son image est nouvelle, mais les motifs qui la composent circulaient déjà.

La légende du marchand qui volait l’huile de Jizō

Le texte placé à côté de la gravure évoque un phénomène observé à Hacchō, dans la ville d’Ōtsu, alors située dans la province d’Ōmi. Une lumière ronde, semblable à une boule de feu, aurait traversé les airs. Les habitants racontaient qu’un marchand d’huile du village de Shiga avait autrefois pris l’habitude de voler, nuit après nuit, l’huile offerte à une statue de Jizō installée à un carrefour. Il revendait ensuite le produit dérobé.

Après sa mort, son âme aurait pris la forme d’une flamme et serait restée condamnée à errer. Sekien termine son commentaire par une interrogation : le bébé qui lèche l’huile serait-il la réincarnation de cet homme ? La formulation est capitale. Il ne présente pas cette identité comme un fait établi, mais comme une hypothèse, peut-être même comme une pointe d’humour macabre.

Le passage concernant le voleur d’huile reprend une histoire de feu mystérieux appelée abura-nusumi no hi, le « feu du voleur d’huile », connue notamment par des compilations de récits de l’époque d’Edo. Sekien semble donc avoir associé une légende de feu errant à l’image nouvelle d’un nourrisson buvant l’huile d’une lampe.

À quoi ressemble exactement l’Abura-akago ?

Dans la gravure originale, l’Abura-akago ne possède pratiquement aucun attribut monstrueux. C’est justement ce réalisme qui rend la scène dérangeante. Il ressemble à un très jeune enfant japonais, suffisamment âgé pour ramper, s’agenouiller et se hisser devant la lampe.

  • Son visage est rond et enfantin, avec des joues pleines.
  • Ses cheveux sont noirs, courts et assez épais.
  • Son corps conserve les proportions normales d’un petit enfant.
  • Il porte un vêtement ample proche d’un petit kimono ou d’un kosode d’enfant, décoré de motifs.
  • Il est agenouillé devant un andon et prend appui sur son cadre.
  • Sa bouche est avancée vers la coupelle d’huile placée près de la mèche.
  • Il ne possède ni cornes, ni crocs, ni griffes, ni yeux lumineux.

La chambre est elle aussi riche en informations. Une femme dort sous une couverture ornée de motifs végétaux. Un petit oreiller placé près d’elle peut laisser penser que l’enfant était couché à ses côtés avant de se relever. Sekien ajoute un paravent peint de montagnes et de végétation, une longue pipe japonaise, des papiers pliés, un petit charme et une bouteille d’huile sous la lampe. L’apparition surnaturelle s’inscrit ainsi dans un intérieur familier et crédible.

Des couleurs inconnues

La planche étant imprimée en noir et blanc, aucune couleur canonique n’est connue pour sa peau, ses yeux ou son vêtement. Les versions modernes qui le représentent rouge, gris, translucide ou entouré d’un brasier relèvent donc de l’interprétation artistique. Une reconstitution fidèle doit privilégier un bébé d’apparence humaine et faire naître l’étrangeté de son comportement, de la nuit et de la lumière de la lampe.

La boule de feu qui devient un bébé : tradition ou invention moderne ?

La version aujourd’hui la plus populaire raconte que l’Abura-akago arrive sous la forme d’une boule de feu, entre dans une maison, se transforme en nourrisson, boit toute l’huile disponible puis redevient une flamme avant de s’envoler. Cette narration donne au yōkai un cycle d’apparition clair et très cinématographique.

Elle constitue toutefois une interprétation postérieure. Le texte de Sekien place bien une histoire de feu errant à côté du bébé, mais il ne décrit ni son entrée dans la maison, ni sa métamorphose, ni son départ. La transformation semble être née lorsque les commentateurs modernes ont fusionné les deux éléments en une seule créature.

ÉlémentNiveau de certitude
Un bébé lèche l’huile d’un andonVisible dans la gravure de Sekien
Une femme dort à proximitéVisible dans la gravure
Une boule de feu était observée à ŌtsuRaconté dans le texte associé
Le feu serait l’âme d’un voleur d’huileLégende rapportée par Sekien
Le bébé serait la réincarnation du voleurHypothèse formulée par Sekien
La boule de feu entre dans la maison et devient un bébéInterprétation moderne, non décrite en 1779
Il possède une peau rouge, des crocs ou des yeux lumineuxAjouts artistiques sans fondement ancien connu

L’andon, la lampe convoitée par le yōkai

L’objet au centre de l’histoire est un andon, une lampe traditionnelle utilisée à l’intérieur des maisons japonaises. Sa structure légère, généralement faite de bois et de papier washi, protège la flamme des courants d’air tout en diffusant une lumière douce. À l’intérieur se trouve une petite coupelle remplie d’huile dans laquelle trempe une mèche.

Andon japonais représenté par Utagawa Kunisada dans une estampe de 1830
Un andon dans une estampe d’Utagawa Kunisada, 1830. Domaine public — Library of Congress.

Selon les moyens de la famille et les ressources disponibles, différents combustibles pouvaient être employés. L’huile végétale raffinée était recherchée, mais certaines maisons utilisaient aussi des huiles animales ou de poisson, moins coûteuses et plus odorantes. Avant l’électricité, perdre l’huile de la lampe signifiait perdre une ressource indispensable et se retrouver dans l’obscurité.

Le vol commis par le marchand de la légende était plus grave encore : il ne dérobait pas seulement un produit précieux, mais une offrande destinée à Jizō. Ce bodhisattva protecteur est particulièrement associé aux voyageurs, aux enfants et aux âmes des défunts. Voler l’huile éclairant sa statue pouvait donc être compris comme un acte sacrilège appelant une punition après la mort.

L’Abura-akago est-il dangereux ?

Rien dans la source ancienne ne fait de lui un yōkai meurtrier. Il ne mord pas les dormeurs, n’enlève pas les enfants et ne déclenche aucune maladie. Son méfait se limite à consommer l’huile de la lampe. Il appartient donc plutôt à la famille des présences domestiques nocturnes : inquiétantes, importunes et difficiles à expliquer, mais pas nécessairement hostiles.

Sa nuisance reste réelle dans le contexte de l’époque. En vidant la coupelle, il peut éteindre la seule source de lumière de la pièce et gaspiller un bien coûteux. Aucune prière, offrande ou méthode traditionnelle permettant de le repousser n’est toutefois mentionnée par Sekien. Les prétendus rituels de protection que l’on trouve parfois en ligne doivent donc être considérés avec prudence.

Un enfant maudit, un fantôme ou un yōkai inventé ?

Classer précisément l’Abura-akago est délicat. Son apparence est celle d’un enfant, son texte évoque la réincarnation d’un homme malhonnête et son origine est associée à une âme devenue flamme. Il n’est pourtant ni un oni, ni un esprit vengeur clairement identifié, ni un tsukumogami né d’un objet ancien.

La meilleure définition reste celle d’un yōkai littéraire et iconographique lié à l’huile. Le feu du voleur d’huile semble provenir d’une légende antérieure, tandis que le personnage nommé Abura-akago est surtout connu grâce à Sekien. On ne dispose pas d’un vaste ensemble de témoignages locaux décrivant indépendamment le même bébé surnaturel.

Un motif voisin apparaît néanmoins dans le Honchō nijū fukō d’Ihara Saikaku, publié en 1686 : un enfant lié par réincarnation à une affaire impliquant un marchand d’huile boit le contenu d’une lampe. Il ne s’agit pas encore de l’Abura-akago en tant que yōkai nommé, mais cette histoire prouve que l’association entre nourrisson, huile et retour d’un mort existait avant la gravure de Sekien.

Le chat derrière la légende ?

Une explication naturaliste souvent proposée met en scène les chats. Les huiles animales ou de poisson utilisées dans certaines lampes pouvaient attirer les félins. Un chat se dressant dans une pièce sombre pour lécher la coupelle d’un andon pouvait facilement devenir, dans le récit d’un témoin surpris, une présence surnaturelle.

Cette hypothèse explique assez bien les histoires générales de lampes mystérieusement vidées, mais elle ne suffit pas à établir l’origine exacte du personnage de Sekien. Dans sa gravure, l’Abura-akago est sans ambiguïté un enfant humain : il ne possède ni oreilles de chat, ni moustaches, ni queue.

Ce que symbolise l’Abura-akago

  • La punition du voleur : l’homme reste prisonnier de l’objet de sa faute après sa mort.
  • La force des habitudes : même réincarné en bébé, il conserverait son obsession pour l’huile.
  • Le respect des offrandes : voler l’huile d’une statue de Jizō transforme un simple larcin en transgression religieuse.
  • La valeur des ressources : l’histoire rappelle qu’il ne faut pas gaspiller ce qui éclaire et protège la maison.
  • L’inquiétante étrangeté du foyer : la créature ne vient pas d’une montagne lointaine ; elle apparaît à quelques pas d’une personne endormie.
  • L’innocence trompeuse : le visage d’un nourrisson peut dissimuler la faute et la mémoire d’un adulte.

L’Abura-akago est ainsi plus subtil qu’un simple monstre. Il repose sur une inversion : ce qui devrait être le plus innocent dans la maison accomplit, en secret, un geste associé à un ancien voleur. Son apparence ordinaire est précisément ce qui le rend mémorable.

Les créatures japonaises liées à l’huile

L’Abura-akago s’inscrit dans un ensemble plus vaste de récits où l’huile volée ou gaspillée provoque une manifestation surnaturelle. Il ne faut toutefois pas confondre ces êtres.

  • Abura-nusumi no hi : le « feu du voleur d’huile » associé à Ōtsu, directement repris dans le commentaire de Sekien.
  • Abura-bō : une manifestation de feu liée dans certains textes au mont Hiei.
  • Ubagabi : un feu spectral parfois expliqué par la faute d’une vieille femme ayant volé de l’huile.
  • Abura-sumashi : un yōkai d’Amakusa au nom proche, mais dont l’apparence et les traditions sont différentes.

Pourquoi l’Abura-akago fascine-t-il encore ?

Beaucoup de yōkai impressionnent par des anatomies impossibles. L’Abura-akago suit le chemin inverse. Il n’a besoin d’aucun visage démoniaque : une chambre silencieuse, une lampe vacillante et un enfant accomplissant un geste inexplicable suffisent. Cette économie d’effets le rend particulièrement efficace dans l’illustration, le cinéma fantastique et la photographie horrifique contemporaine.

Son histoire constitue également un excellent exemple de la manière dont le folklore japonais évolue. Une légende locale de feu errant est reprise par un artiste, rapprochée d’un motif littéraire, puis transformée par les encyclopédies modernes en récit cohérent de métamorphose. La version récente n’est pas nécessairement « fausse », mais elle ne doit pas être confondue avec le texte original.

Questions fréquentes sur l’Abura-akago

Que signifie Abura-akago ?

Le nom signifie « bébé à l’huile ». Abura veut dire huile et akago désigne un nourrisson. Il ne signifie pas que le yōkai a la peau rouge.

Où apparaît-il pour la première fois ?

Sa représentation de référence apparaît dans le Konjaku Gazu Zoku Hyakki de Toriyama Sekien, publié vers 1779. Des histoires antérieures réunissaient déjà les thèmes de l’huile, de la réincarnation et des feux errants.

L’Abura-akago se transforme-t-il réellement en boule de feu ?

C’est la version moderne la plus répandue. Sekien associe bien le bébé à une légende de boule de feu, mais ne décrit pas explicitement la métamorphose de l’un en l’autre.

Est-il dangereux pour les enfants ou les adultes ?

Aucune attaque n’est documentée dans la source ancienne. L’Abura-akago se contente de lécher l’huile d’une lampe pendant que les habitants dorment.

À quoi ressemble-t-il vraiment ?

À un bébé japonais ordinaire vêtu d’un petit kimono, avec des cheveux noirs courts. Les cornes, crocs, yeux brillants et couleurs surnaturelles appartiennent aux adaptations modernes.

Sources et documentation

L’image photoréaliste utilisée en couverture est une interprétation contemporaine réalisée à partir de la gravure de Sekien. Elle respecte l’apparence humaine du bébé, son vêtement, l’andon et la chambre nocturne ; les couleurs, matières et effets de lumière restent nécessairement hypothétiques.

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