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MYTHES ET LÉGENDES

Abumi-kuchi : le yōkai né d’un étrier de samouraï

Découvrez l’Abumi-kuchi, étrange yōkai né d’un étrier japonais : son origine chez Toriyama Sekien, son apparence, la légende du guerrier disparu et ce que disent réellement les sources anciennes.

Pierre Waterschoot

Publié

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Massé dans les herbes, le corps couvert d’une épaisse fourrure et la gueule formée par un ancien étrier japonais, l’Abumi-kuchi compte parmi les yōkai les plus énigmatiques imaginés par Toriyama Sekien. Derrière son apparence étrange se cache pourtant moins une légende ancestrale qu’un fascinant jeu d’images, de littérature et de mémoire guerrière.

Dans l’immense bestiaire japonais, certains yōkai hantent les montagnes, d’autres les rivières ou les maisons abandonnées. L’Abumi-kuchi, lui, est né d’un objet : un abumi, l’étrier traditionnel utilisé par les cavaliers japonais. Une fois animé, cet équipement militaire devient une créature velue aux yeux globuleux, tapie au ras du sol comme si elle attendait encore celui qu’elle portait autrefois.

Son histoire semble d’abord simple : l’étrier d’un guerrier mort au combat aurait pris vie et patienterait éternellement dans l’herbe. Mais en revenant aux sources, le récit devient beaucoup plus subtil. La fameuse attente du maître disparu n’apparaît pas dans le texte ancien de Toriyama Sekien. Elle résulte d’une interprétation moderne, devenue presque aussi célèbre que l’image originale.

Qui est l’Abumi-kuchi ?

Nom japonais鐙口
Lectureあぶみくち — Abumi-kuchi
VarianteAbumi-guchi
Traduction« bouche d’étrier »
NatureYōkai d’objet, généralement classé parmi les tsukumogami
Objet d’origineUn étrier japonais appelé abumi
Source principaleHyakki tsurezure bukuro, Toriyama Sekien, 1784
Danger connuAucun comportement agressif attesté dans la source ancienne

Le nom 鐙口 réunit les caractères abumi, « étrier », et kuchi, « bouche ». La lecture Abumi-kuchi correspond à celle généralement donnée dans les sources japonaises. La forme Abumi-guchi, avec sonorisation du k, est néanmoins devenue courante dans les publications occidentales.

Une créature révélée par Toriyama Sekien

La représentation de référence apparaît en 1784 dans le Hyakki tsurezure bukuro — 百器徒然袋 — quatrième et dernier grand recueil de yōkai publié par Toriyama Sekien. Cet artiste de l’époque d’Edo a joué un rôle essentiel dans la constitution du bestiaire japonais : il a rassemblé des créatures déjà présentes dans les croyances, mais il en a également nommé, transformé ou inventé beaucoup d’autres.

Représentation originale de l’Abumi-kuchi par Toriyama Sekien en 1784
L’Abumi-kuchi selon Toriyama Sekien dans le Hyakki tsurezure bukuro, 1784. Domaine public — Wikimedia Commons.

Le titre de l’ouvrage contient lui-même un jeu de mots. Dans le terme hyakki, Sekien remplace le caractère signifiant « démon » par celui désignant un récipient ou un objet. Le livre est ainsi peuplé d’instruments de musique, de vaisselle, de vêtements et d’ustensiles soudainement dotés d’un visage et d’une volonté. L’Abumi-kuchi s’inscrit parfaitement dans cette procession d’objets devenus vivants.

Il est toutefois possible que sa silhouette ait été inspirée par des créatures plus anciennes représentées dans certains rouleaux de la Parade nocturne des cent démons. Ces rouleaux montraient déjà des outils, des récipients ou des pièces de harnachement pourvus d’yeux, de bouches et de membres. Sekien aurait donc donné un nom, une identité littéraire et une forme particulièrement mémorable à un type de monstre visuel qui existait avant lui.

Un étrier japonais transformé en yōkai

Pour comprendre l’apparence de l’Abumi-kuchi, il faut oublier l’étrier occidental en forme d’anneau. Les étriers japonais anciens possédaient une longue plateforme destinée à soutenir le pied et une partie avant incurvée. Certains modèles évoquent presque une chaussure rigide ouverte à l’arrière. Fabriqués en métal et souvent recouverts de laque, ils pouvaient recevoir des décors particulièrement raffinés.

Paire d’étriers japonais abumi en fer laqué et nacre
Paire d’abumi japonais en fer, laque et nacre, fin du XVIe ou début du XVIIe siècle. Domaine public — The Metropolitan Museum of Art.

Sekien exploite la forme de cet objet pour construire le visage de sa créature. L’ouverture accueillant normalement le pied devient une gueule oblique, tandis que les rebords, les ferrures et les attaches composent une sorte de museau. Le résultat paraît volontairement difficile à lire : l’étrier semble avoir été jeté de côté, puis s’être éveillé exactement dans la position où il était tombé.

À quoi ressemble précisément l’Abumi-kuchi ?

Dans l’illustration originale, l’Abumi-kuchi forme une masse basse, large et presque entièrement recouverte d’une fourrure épaisse. Son corps paraît lourd et affaissé dans la végétation. Les mèches sont marquées par des bandes sombres irrégulières, sans que l’on puisse déterminer si Sekien voulait évoquer le pelage d’un animal particulier.

  • Deux yeux énormes émergent au-dessus de son corps. Ronds, protubérants et légèrement désaxés, ils lui donnent une expression stupéfaite ou désorientée.
  • Une gueule d’étrier occupe le centre du visage. Elle est longue, asymétrique et inclinée sur le côté.
  • Des courroies tressées sortent de chaque côté du corps comme des pattes ou des bras.
  • De longues franges terminent ces appendices à la place de mains ou de griffes.
  • Aucune patte animale ordinaire n’est clairement visible dans la planche de Sekien.

Son expression est essentielle. Malgré son aspect inquiétant, l’Abumi-kuchi ne montre pas la férocité d’un prédateur. Ses grands yeux et sa posture tassée lui confèrent quelque chose de perdu, presque pitoyable. Cette ambiguïté explique sans doute pourquoi les auteurs modernes ont vu en lui une créature fidèle et mélancolique plutôt qu’un monstre agressif.

L’image de Sekien étant imprimée en noir et blanc, aucune couleur traditionnelle ne peut lui être attribuée avec certitude. Les Abumi-kuchi bruns, noirs ou couverts de crins que l’on rencontre aujourd’hui sont des interprétations. Sa taille demeure également inconnue : l’illustration le montre au milieu des herbes, mais sans élément permettant d’établir une échelle fiable.

Le mystérieux texte inspiré du nō Tomonaga

Sekien accompagne sa créature d’un court texte faisant référence à la pièce de théâtre nō Tomonaga. Celle-ci raconte le destin de Minamoto no Tomonaga, fils de Minamoto no Yoshitomo, blessé pendant la rébellion de Heiji en 1160. Contraint de fuir après la défaite de son clan, le guerrier est grièvement atteint au genou et finit par mourir à Aohaka, dans l’ancienne province de Mino.

Le passage repris par Sekien évoque un homme dont le genou a été profondément transpercé par une flèche. Incapable de franchir correctement son étrier pour descendre de cheval, il se retrouve condamné par sa blessure. L’artiste joue alors sur plusieurs images : la « bouche » de l’étrier, la partie du genou autrefois désignée comme sa « bouche » et le sort tragique d’un cavalier qui ne peut plus utiliser son abumi.

Ce texte ne dit pourtant jamais que l’étrier représenté appartenait réellement à Tomonaga. Il ne raconte pas non plus une rencontre avec la créature. Il s’agit avant tout d’une énigme littéraire, caractéristique de Sekien, mêlant un objet, un nom de yōkai et une référence connue de ses lecteurs.

La légende du guerrier mort et de l’étrier fidèle

La version la plus populaire de l’histoire affirme que l’Abumi-kuchi était autrefois l’étrier d’un guerrier tombé au combat. Laissé dans les hautes herbes après la bataille, l’objet aurait fini par acquérir une âme. Depuis, il attendrait éternellement le retour de son propriétaire, à la manière d’un chien fidèle incapable de comprendre que son maître est mort.

L’Abumi-kuchi serait moins l’esprit vengeur d’un objet abandonné que le dernier compagnon d’un cavalier disparu.

Cette histoire correspond parfaitement à l’atmosphère de l’image : la créature est seule, immobile et à demi dissimulée dans la végétation. Pourtant, elle ne figure pas dans le Hyakki tsurezure bukuro. Elle a notamment été popularisée au XXe siècle par Shigeru Mizuki, immense auteur de mangas et encyclopédiste des yōkai. Le chercheur Kenji Murakami la présente comme un développement postérieur inspiré par le dessin de Sekien.

Il est donc plus juste de parler d’une interprétation moderne que d’une antique légende orale japonaise. Cela ne la rend pas inintéressante : au contraire, elle montre comment une image silencieuse peut engendrer un récit si convaincant qu’il finit par être confondu avec la tradition ancienne.

L’Abumi-kuchi est-il vraiment un tsukumogami ?

L’Abumi-kuchi est presque toujours classé parmi les tsukumogami, ces objets anciens devenus conscients ou surnaturels. Cette classification paraît logique : il provient manifestement d’un accessoire fabriqué par l’homme et apparaît dans un ouvrage essentiellement consacré aux ustensiles animés.

Il faut néanmoins éviter de lui appliquer automatiquement toutes les règles modernes associées aux tsukumogami. Sekien ne précise pas que l’étrier aurait atteint l’âge symbolique de cent ans. Il ne dit pas davantage qu’une âme humaine serait entrée dans l’objet ou que celui-ci chercherait à punir ceux qui l’ont maltraité. « Tsukumogami » désigne ici sa famille visuelle et conceptuelle, pas une biographie détaillée.

Le Kura-yarō, son compagnon de page

Dans l’ouvrage de Sekien, l’Abumi-kuchi est placé face au Kura-yarō — 鞍野郎 — un autre yōkai constitué à partir d’un élément de harnachement. Son nom peut être traduit par « gaillard-selle ». Contrairement à l’étrier accroupi, le Kura-yarō adopte une allure guerrière, entouré d’armes et de débris militaires.

Les deux créatures forment un duo visuel : d’un côté la selle dressée comme un combattant, de l’autre l’étrier recroquevillé dans l’herbe. Certains spécialistes rapprochent cette composition du chapitre 186 du Tsurezuregusa de Yoshida Kenkō, qui recommande d’examiner soigneusement le cheval, le mors, la selle et les autres pièces du harnachement avant de monter. Le titre même du recueil de Sekien fait référence à ce classique de la littérature japonaise médiévale.

L’Abumi-kuchi est-il dangereux ?

Aucune source ancienne ne décrit une attaque de l’Abumi-kuchi. On ignore s’il peut mordre avec sa gueule métallique, saisir quelqu’un avec ses courroies ou provoquer la chute des cavaliers. Aucun cri, pouvoir, rituel de protection ou lieu d’apparition précis ne lui est attribué par Sekien.

Les descriptions contemporaines lui prêtent parfois des hennissements, des bruits de chaînes, des déplacements nocturnes ou une hostilité envers ceux qui négligent leurs équipements. Ces détails conviennent très bien à des histoires fantastiques, mais ils ne sont pas historiquement documentés. Dans la version la plus fidèle à l’image originale, l’Abumi-kuchi semble surtout immobile, solitaire et habité par l’attente.

Ce que l’on sait vraiment — et ce qui a été ajouté

ÉlémentNiveau de certitude
Il s’agit d’un étrier japonais devenu yōkaiVisible dans la planche de Sekien
Il possède deux yeux globuleux, une fourrure épaisse et des courroies frangéesVisible dans la représentation de 1784
Son texte renvoie au nō TomonagaRéférence littéraire identifiée
Il est associé au Kura-yarōLes deux créatures partagent la même double page
Il appartenait à un guerrier mort au combatInterprétation postérieure plausible, mais non écrite par Sekien
Il attend son maître comme un chien fidèleRécit moderne popularisé notamment par Shigeru Mizuki
Il hennit, attaque ou étrangle avec ses sanglesAjouts contemporains sans source ancienne connue
Il possède une couleur ou une taille préciseInconnu

Un yōkai de l’abandon et de la mémoire

Même si Sekien n’explicite aucun symbole, l’Abumi-kuchi évoque puissamment la relation entre les humains et leurs objets. Un étrier accompagne le cavalier à chaque déplacement, supporte son poids et participe à sa survie sur le champ de bataille. Une fois privé de son propriétaire, il perd sa fonction et devient un vestige silencieux.

Dans cette perspective, sa transformation donne une présence à ce qui a été oublié. Ses yeux immenses semblent chercher quelqu’un qui ne reviendra plus. Sa bouche existe, mais aucun récit ancien ne lui donne la parole. Son corps velu se confond lentement avec les herbes. Qu’elle soit ancienne ou moderne, l’image du compagnon fidèle fonctionne parce qu’elle traduit parfaitement cette solitude.

Questions fréquentes sur l’Abumi-kuchi

Que signifie Abumi-kuchi ?

Le nom signifie littéralement « bouche d’étrier ». Abumi désigne l’étrier japonais et kuchi la bouche. L’ouverture de l’objet devient précisément la gueule de la créature.

Abumi-kuchi ou Abumi-guchi : quelle orthographe employer ?

Abumi-kuchi correspond à la lecture あぶみくち généralement indiquée dans les sources japonaises. Abumi-guchi est une variante romanisée très répandue. Les deux formes désignent le même yōkai.

Est-ce un yōkai ancien du folklore populaire ?

Sa forme peut avoir des antécédents dans les rouleaux de yōkai d’objets, mais l’Abumi-kuchi nommé et décrit comme tel est surtout connu par le livre de Toriyama Sekien publié en 1784. Aucune tradition régionale précise ne lui est clairement rattachée.

Pourquoi attend-il son maître ?

L’attente du guerrier mort est une interprétation moderne, notamment popularisée par Shigeru Mizuki. Elle ne figure pas dans le texte original, même si la posture solitaire de la créature la rend particulièrement convaincante.

L’Abumi-kuchi attaque-t-il les humains ?

Aucune attaque ni capacité dangereuse n’est attestée dans la source de Sekien. Son apparence est monstrueuse, mais son comportement reste entièrement inconnu.


Sources et crédits

L’image photoréaliste utilisée en couverture propose une interprétation contemporaine fidèle aux principaux détails visibles dans la planche de Toriyama Sekien. Les couleurs, les matières et l’environnement restent nécessairement hypothétiques.

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