Abura-bō : le mystérieux moine de l’huile du folklore japonais
Découvrez l’Abura-bō, mystérieux yōkai du mont Hiei : un moine fantôme condamné à errer sous la forme d’une flamme après avoir volé l’huile d’un temple bouddhiste.

Dans les montagnes boisées séparant Kyoto du lac Biwa, une étrange lueur serait autrefois apparue pendant les nuits d’été. Au milieu des flammes se dessinait parfois la silhouette d’un moine bouddhiste. Cette apparition, appelée Abura-bō, serait l’âme d’un religieux condamné pour avoir volé l’huile des lampes d’un temple.
Moins célèbre que le kitsune, le tengu ou la femme des neiges Yuki-onna, l’Abura-bō appartient à une famille particulièrement fascinante de phénomènes surnaturels japonais : les kaika, ou « feux étranges ». Sa légende mêle croyances populaires, morale bouddhique et souvenirs d’une époque pendant laquelle l’huile constituait une ressource précieuse. Derrière son apparence spectaculaire se cache surtout l’histoire tragique d’une âme incapable d’échapper aux conséquences de sa faute.
Qu’est-ce que l’Abura-bō ?
L’Abura-bō est un yōkai ou un fantôme régional transmis principalement dans les préfectures de Shiga et de Kyoto. Son nom s’écrit 油坊 en japonais et se prononce abura-bō. Le premier caractère, abura, signifie « huile ». Le terme bō désigne quant à lui un moine ou un religieux bouddhiste. Son nom peut donc être traduit par « le moine de l’huile » ou « le bonze de l’huile ».
Contrairement aux yōkai possédant une anatomie bien définie, l’Abura-bō n’est pas toujours décrit comme une créature corporelle. Sa forme la plus ancienne est celle d’un feu surnaturel se déplaçant dans la nuit. Comme cette lumière serait produite par l’âme d’un mort, l’apparition se situe à la frontière entre le yōkai, le feu follet et le yūrei, le fantôme japonais.
Une légende née autour du mont Hiei
Les récits concernant l’Abura-bō se concentrent autour du mont Hiei, montagne sacrée située entre Kyoto et la préfecture de Shiga. Le massif abrite l’Enryaku-ji, immense ensemble monastique et centre historique de l’école bouddhique Tendai. Les chemins qui traversent ses forêts de cèdres, ses portes anciennes et ses bâtiments isolés offrent un décor particulièrement propice aux histoires d’apparitions nocturnes.
Dans l’ancien village de Hoshika, aujourd’hui rattaché à la ville de Moriyama, on racontait qu’un feu mystérieux apparaissait entre la fin du printemps et l’été. Une forme de moine semblait parfois visible à l’intérieur de la flamme. Selon la tradition, ce phénomène était l’âme d’un religieux du mont Hiei ayant détourné l’huile destinée à l’éclairage du temple.
Le folkloriste japonais Yanagita Kunio, figure majeure de l’étude des traditions populaires au Japon, a recensé cette croyance en 1939 dans son inventaire des noms de yōkai. Il présente l’Abura-bō comme un feu étrange visible pendant les nuits de la fin du printemps et de l’été, dans lequel une apparence monastique pouvait être discernée.

Pourquoi le vol d’huile était-il si grave ?
Aujourd’hui, voler une petite quantité d’huile peut paraître bien insignifiant. Dans le Japon d’avant l’électricité, l’huile d’éclairage était pourtant un produit coûteux. Extraite de végétaux ou de poissons, elle permettait d’alimenter les lampes domestiques et les luminaires des sanctuaires.
L’huile placée devant une statue bouddhique ne représentait pas un simple combustible. Elle entretenait une lumière offerte au Bouddha et faisait partie des biens consacrés au temple. La détourner revenait donc à commettre simultanément un vol matériel, une profanation et une trahison de la communauté religieuse.
La transformation du coupable possède alors une logique implacable : celui qui a volé l’huile destinée à produire la lumière devient lui-même une lumière errante. Le produit de son crime devient la forme de son châtiment.
L’Abura-bō dans les récits anciens
Le feu volant du Shokoku rijindan
L’une des références importantes se trouve dans le Shokoku rijindan, un recueil de récits étranges compilé par Kikuoka Senryō et publié en 1743. Le texte évoque, au pied occidental du mont Hiei, l’âme d’une personne ayant volé de l’huile consacrée devant le Bouddha. Après sa mort, cette âme serait devenue un feu phosphorescent volant pendant les nuits d’été.
Cette version insiste davantage sur le phénomène lumineux que sur une apparence humaine détaillée. L’Abura-bō y ressemble à un onibi, une flamme produite par l’âme d’un défunt et capable de se déplacer sans support visible.
Le moine repentant du Kongōrin-ji
Une tradition locale du temple Kongōrin-ji, dans la préfecture de Shiga, donne à l’histoire une dimension plus humaine. Un jeune moine était chargé d’apporter chaque jour l’huile nécessaire aux lampes du bâtiment principal. Un jour, il aurait dérobé une petite quantité de cette huile, l’aurait vendue et aurait prévu d’utiliser l’argent pour aller se divertir en ville.
Avant de pouvoir profiter de son larcin, il serait subitement tombé gravement malade. Il mourut dans de grandes souffrances. Peu après, une silhouette noire commença à apparaître près de la porte du temple. Le fantôme, portant de l’huile dans ses mains, gravissait péniblement le chemin menant au sanctuaire en murmurant d’une voix presque inaudible : « Je vais rendre l’huile… pour si peu… pour une chose si insignifiante… »
Dans cette variante, l’Abura-bō ne cherche pas à effrayer ou à attaquer. Il tente éternellement de réparer sa faute, sans jamais parvenir à achever son trajet. L’apparition devient ainsi une figure du remords impossible à apaiser.
À quoi ressemble l’Abura-bō ?
Il n’existe pas de portrait canonique comparable aux célèbres illustrations de nombreux yōkai par Toriyama Sekien. Les sources permettent néanmoins de distinguer trois aspects complémentaires.
- Une flamme flottante : sa forme la plus ancienne est celle d’un feu isolé, vacillant et se déplaçant dans la nuit près des montagnes ou des temples.
- Un moine dans les flammes : certains témoignages laissent entrevoir une tête rasée et une silhouette en robe monastique au cœur de la lumière.
- Une ombre portant de l’huile : au Kongōrin-ji, il prend l’apparence d’un religieux maigre et sombre, avançant d’un pas hésitant avec un récipient d’huile.
Les traditions ne précisent ni sa taille, ni la couleur exacte de ses flammes, ni les traits de son visage. Les lueurs bleues, vertes ou blanches visibles dans certaines représentations contemporaines relèvent donc surtout de choix artistiques. Une interprétation fidèle doit conserver une part d’indétermination : le spectateur aperçoit d’abord un feu inexplicable, puis découvre progressivement la présence humaine qui s’y dissimule.
L’Abura-nusutto, le voleur d’huile
L’Abura-bō est fréquemment rapproché de l’Abura-nusutto, littéralement « le voleur d’huile ». Une histoire du Kokon hyakumonogatari hyōban, recueil publié en 1686, raconte qu’un homme s’était enrichi grâce à l’huile destinée au bâtiment principal de l’Enryaku-ji. Après sa ruine et sa mort, un feu étrange aurait commencé à voler depuis son ancienne demeure en direction du temple.
Lorsqu’un témoin tenta d’abattre cette lumière, il aurait découvert une tête de moine entourée de flammes et affichant une expression courroucée. Cette représentation spectaculaire est parfois employée pour illustrer l’Abura-bō. Il est toutefois plus prudent de considérer l’Abura-nusutto comme une tradition apparentée plutôt que comme son apparence définitive.

L’Abura-bō est-il dangereux ?
Les traditions anciennes ne lui attribuent aucun comportement véritablement agressif. Il ne dévore pas les voyageurs, ne provoque pas volontairement d’incendie et ne semble pas poursuivre les personnes qui l’aperçoivent. Sa présence provoque avant tout la peur et la stupéfaction.
Ses manifestations consistent généralement à apparaître la nuit, flotter ou voler près d’un temple, suivre un trajet régulier et laisser entrevoir une forme humaine. Dans la variante du Kongōrin-ji, il répète inlassablement sa tentative de restitution. Aucun rituel précis, objet protecteur ou méthode permettant de le repousser n’est connu.
Une histoire de karma et de culpabilité
L’Abura-bō peut être lu comme un récit d’因果応報, inga ōhō : les actes accomplis par une personne produisent inévitablement leurs conséquences. Le moine n’est pas puni arbitrairement. Son apparence posthume matérialise exactement la nature de sa faute.
La légende rappelle également que la gravité d’un acte ne dépend pas seulement de sa valeur financière. Le religieux du Kongōrin-ji n’a dérobé qu’une faible quantité d’huile, mais celle-ci avait été consacrée et lui avait été confiée. Sa lamentation — « pour si peu » — souligne tragiquement la disproportion entre le bénéfice dérisoire du vol et ses conséquences éternelles.
Enfin, l’Abura-bō est moins le symbole d’une justice extérieure que celui d’une culpabilité intérieure. Dans certaines versions, personne ne le poursuit et aucun démon ne vient le torturer. C’est son propre besoin de rendre l’huile qui l’oblige à revenir nuit après nuit.
Les autres yōkai japonais liés à l’huile
L’Abura-bō appartient à un ensemble de légendes nées autour de la valeur de l’huile et de son utilisation rituelle.
- L’Abura-akago apparaît sous la forme d’un nourrisson surnaturel qui lèche l’huile d’une lampe andon.
- L’Ubagabi, ou « feu de la vieille femme », serait dans certaines traditions l’âme d’une femme punie pour avoir volé l’huile d’un sanctuaire.
- L’Abura-kaeshi, « celui qui rend l’huile », suit un itinéraire entre une tombe et un temple, comme si l’âme cherchait elle aussi à restituer ce qu’elle avait dérobé.
- L’Abura-nusumi no hi, le « feu du vol d’huile », désigne différentes flammes attribuées aux âmes de voleurs.
Il ne faut en revanche pas confondre l’Abura-bō avec l’Abura-sumashi de la préfecture de Kumamoto. Ce dernier est aujourd’hui représenté comme un petit humanoïde trapu doté d’une grosse tête semblable à une pierre. Malgré leur nom commun lié à l’huile, les deux créatures proviennent de régions et de traditions distinctes.
Comment représenter fidèlement l’Abura-bō ?
La représentation la plus proche des récits serait celle d’une flamme solitaire suspendue à faible hauteur sur un ancien chemin de temple. Dans son cœur se dessinerait un moine bouddhiste au crâne rasé, vêtu d’une robe sombre et tenant un petit récipient d’huile. Son corps ne devrait pas être entièrement solide : ses jambes et les pans de son vêtement se confondraient progressivement avec la brume, l’obscurité et le feu.
Son visage serait humain, amaigri et marqué par le regret, sans crocs, cornes ou déformations monstrueuses. L’apparition serait inquiétante non parce qu’elle attaque, mais parce qu’elle ressemble au fragment persistant d’une tragédie ancienne. Les marches couvertes de mousse, les cèdres du mont Hiei et la lumière se reflétant sur les pierres humides suffiraient à replacer la scène dans son environnement traditionnel.
Un yōkai discret, mais profondément symbolique
L’Abura-bō n’est ni un démon tout-puissant ni un monstre spectaculaire. Sa force réside précisément dans sa simplicité : une petite quantité d’huile, un instant de faiblesse, puis une flamme qui refuse de s’éteindre. Son histoire montre comment le folklore japonais peut transformer un acte quotidien en une image mémorable de la faute, du karma et du remords.
À travers lui, la lumière n’est plus seulement un moyen de repousser les ténèbres. Elle devient la prison d’une âme condamnée à révéler éternellement ce qu’elle aurait préféré cacher.
Sources et documentation
- Yanagita Kunio, Yōkai meii, notice consacrée à l’Abura-bō, 1939.
- Shokoku rijindan : le feu du voleur d’huile au mont Hiei, base du Centre international de recherche sur la culture japonaise.
- Tradition du Kongōrin-ji et du moine portant l’huile, Centre international de recherche sur la culture japonaise.
- Bibliographie consacrée à l’Abura-bō, Bibliothèque nationale de la Diète du Japon.
- Illustration de l’Abura-nusutto, Yamaoka Genrin et Yamaoka Motoyoshi, vers 1686, domaine public.
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