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MUSIQUE

Eghass Malan des Filles de Illighadad : histoire et analyse

Découvrez Eghass Malan des Filles de Illighadad : histoire, tendé, enregistrement, tracklist et analyse de cet album touareg essentiel.

Pierre Waterschoot

Publié

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Pochette de Eghass Malan des Filles de Illighadad, album sorti en 2017

Eghass Malan des Filles de Illighadad est un album où l’électricité ne remplace jamais la tradition : elle lui ouvre un nouvel espace. Enregistré à Cologne en novembre 2016 et publié par Sahel Sounds le 28 octobre 2017, ce disque de sept titres associe la guitare touarègue de Fatou Seidi Ghali au tendé, aux calebasses frappées, aux battements de mains et aux voix collectives.

La musique semble simple parce que ses éléments sont peu nombreux. Elle est pourtant construite sur des cycles, de minuscules déplacements rythmiques et des réponses vocales qui transforment constamment la sensation d’écoute. Eghass Malan n’est ni un disque de « blues du désert » conventionnel ni la reproduction figée d’un répertoire ancien. C’est un album vivant, issu d’Illighadad au Niger, dans lequel des musiciennes font dialoguer deux histoires longtemps séparées par les rôles attribués aux femmes et aux hommes.

AlbumEghass Malan
ArtisteLes Filles de Illighadad
Sortie28 octobre 2017
LabelSahel Sounds
Enregistrement20–24 novembre 2016, Bear Cave Studio, Cologne
ProductionChristopher Kirkley, avec le groupe, Mathieu Petolla et Bear Machine
Durée38 min 56 s
Nombre de titres7

Qui sont Les Filles de Illighadad ?

Les Filles de Illighadad viennent d’une commune rurale du centre du Niger, à la lisière du Sahara. Le nom du groupe signifie simplement « les filles d’Illighadad », même si la formation conserve officiellement la tournure française « de Illighadad ». Dans cette région pastorale, les habitations sont dispersées et la musique accompagne les fêtes, les rencontres, le travail et les longues soirées de la saison des pluies.

Fatou Seidi Ghali est la figure centrale du projet. Elle apprend seule à jouer en empruntant discrètement la guitare de son frère, dans un environnement où cet instrument est alors surtout associé aux hommes. Son geste est important, mais le caractère novateur du groupe ne tient pas uniquement au genre de la guitariste. Sa véritable singularité consiste à rapprocher la guitare touarègue moderne du tendé, une pratique communautaire traditionnellement portée par les femmes.

Pendant la résidence de Cologne, la formation réunit Fatou Seidi Ghali à la guitare, au tendé et au chant, Alamnou Akrouni au chant et à la calebasse, Fatimata Ahmadelher à la guitare, ainsi qu’Ahmoudou Madassane au chant et à la guitare. Les voix ne fonctionnent pas comme un simple accompagnement du premier plan instrumental : elles forment le centre social de la musique.

Les Filles de Illighadad pendant la résidence de Cologne en novembre 2016
Les Filles de Illighadad pendant la résidence du Week-End Fest à Cologne, au moment de l’enregistrement d’Eghass Malan en novembre 2016. Photo : Christian Faustus. © Christian Faustus / Week-End Fest.

Du disque en plein air au premier album studio

La discographie des Filles de Illighadad demande une petite précision. En février 2016, Sahel Sounds publie un premier album éponyme, issu d’enregistrements réalisés à Illighadad. La guitare de Fatou est captée pendant la journée et les performances collectives prennent place dans le village, la nuit. Ce disque de terrain fait connaître le projet au-delà du Niger.

Eghass Malan est donc la deuxième publication longue du groupe, mais son premier album conçu dans un véritable studio. La distinction explique pourquoi les présentations officielles utilisent l’expression « premier album studio ». Entre les deux disques, la formation effectue sa première tournée européenne. Elle apprend à projeter une musique née dans un contexte communautaire vers un public de salles et de festivals, sans en perdre le mouvement circulaire.

Quelques semaines après un concert au Week-End Fest, le groupe reste à Cologne pour une résidence du 20 au 24 novembre 2016. Il arrive au Bear Cave Studio avec encore peu de concerts derrière lui. Cette situation donne au disque un équilibre rare : les musiciennes ont gagné la cohésion de la tournée, mais leurs morceaux ne se sont pas encore figés dans des automatismes.

Le tendé, racine rythmique d’Eghass Malan

Le mot tendé désigne à la fois une musique et le tambour qui lui donne son nom. L’instrument est fabriqué en tendant une peau de chèvre sur un mortier. Les chants reposent sur quelques éléments essentiels : percussion, battements de mains, réponses vocales et répétition. Une calebasse partiellement placée dans l’eau peut également produire la pulsation grave et souple que l’on entend dans l’univers du groupe.

Dans la société touarègue, le tendé est historiquement une pratique féminine. La guitare touarègue, développée plus récemment parmi des musiciens en exil en Libye et en Algérie dans les années 1970, s’est au contraire imposée dans un milieu surtout masculin. Or cette guitare cherchait déjà à imiter certaines lignes, répétitions et réponses du tendé. Les Filles de Illighadad referment donc une boucle : elles ramènent la guitare vers l’une de ses inspirations premières.

C’est pour cette raison que l’expression « blues du désert », souvent employée pour Tinariwen, Bombino ou Mdou Moctar, ne suffit pas à décrire l’album. On retrouve le son électrique, les motifs répétés et la sensation d’espace associés à la guitare touarègue, mais la construction vient autant du chant collectif et des percussions rurales. La musique ne progresse pas par couplets et refrains clairement séparés : elle tourne, s’élargit et change de densité.

L’enregistrement au Bear Cave Studio de Cologne

Christopher Kirkley assure la production principale. Le groupe, Mathieu Petolla et l’équipe Bear Machine participent à la coproduction. Björn Sonnenberg et Jan Niklas Jansen enregistrent les séances au Bear Cave Studio ; Jason Powers réalise le mixage et Timothy Stollenwerk le mastering. Le soutien de Sahel Sounds et du Week-End Fest rend cette résidence possible.

Le studio aurait pu enfermer la musique dans une précision trop occidentale. La production choisit au contraire peu d’effets et conserve la respiration des performances. Les guitares ne sont pas empilées pour créer un mur sonore ; elles occupent des zones distinctes et laissent les percussions circuler. Les voix gardent une proximité presque physique, avec leurs légères différences d’attaque et de hauteur.

Cette approche respecte le caractère collectif du groupe tout en offrant une définition supérieure aux captations de terrain de 2016. On entend mieux le grain des cordes, le poids de la calebasse et la manière dont les battements de mains déplacent l’accent. Le studio n’est pas utilisé pour corriger la musique, mais pour rendre visibles ses relations internes.

Pochette de Eghass Malan des Filles de Illighadad, album sorti en 2017
Pochette d’Eghass Malan : conception de Christopher Kirkley à partir d’une photographie de Mathieu Petolla. © 2017 Les Filles de Illighadad / Sahel Sounds.

Analyse des morceaux d’Eghass Malan

« Eghass Malan » : une entrée immédiatement collective

Le morceau-titre ouvre l’album sans longue introduction. La guitare installe un motif clair, presque lumineux, autour duquel les voix se rejoignent. La répétition n’est jamais immobile : une inflexion vocale, un battement plus appuyé ou une variation de guitare modifie progressivement la perception du cycle. Le titre pose l’esthétique générale du disque en moins de cinq minutes.

« Inssegh Inssegh » : le dialogue des voix et de la guitare

« Inssegh Inssegh » renforce la sensation de mouvement par son jeu de questions et de réponses. La guitare de Fatou Seidi Ghali n’écrase jamais le chant : elle trace une ligne parallèle, répond à certaines phrases puis revient à son motif. Le clip officiel publié par Sahel Sounds permet de comprendre que cette musique repose autant sur les regards, les gestes et l’écoute mutuelle que sur une partition fixe.

Les Filles de Illighadad – Inssegh Inssegh, clip officiel publié par Sahel Sounds.

« Imigradan » et « Jori » : le groove plutôt que la démonstration

Sur « Imigradan », les notes de guitare avancent par petites cellules. Leur force vient moins de la virtuosité visible que de leur placement au milieu des voix et des percussions. Le morceau construit un groove souple, capable de sembler calme tout en restant irrésistiblement mobile. « Jori » resserre encore l’écriture : l’espace entre les sons devient aussi important que les sons eux-mêmes.

Les Filles de Illighadad – Imigradan, audio officiel.

« Tihilele » et « Abadrarass » : approfondir la transe

Avec ses six minutes, « Tihilele » laisse davantage de temps au motif pour se transformer. Les réponses polyphoniques élargissent le champ tandis que la pulsation demeure stable. Le morceau illustre parfaitement la richesse obtenue avec très peu d’éléments. « Abadrarass » retrouve un format plus court et une attaque plus directe, sans rompre le continuum de l’album.

Les Filles de Illighadad – Tihilele, audio officiel.

« Telillite » : un final de près de neuf minutes

« Telillite » est la pièce la plus longue du disque et son aboutissement naturel. Pendant huit minutes et quarante-trois secondes, le groupe privilégie l’endurance, l’écoute et les changements graduels. Rien n’est ajouté pour produire artificiellement un grand final. L’intensité vient de la durée elle-même et de l’attention accordée aux variations minuscules.

Cette conclusion montre pourquoi il faut écouter Eghass Malan dans son ordre complet. Après six titres qui apprennent progressivement à l’auditeur comment entrer dans cette musique, « Telillite » peut étirer le temps sans paraître longue. Le disque se termine moins par une résolution que par une immersion complète.

Les Filles de Illighadad – Telillite, audio officiel.

Tracklist complète d’Eghass Malan

  1. Eghass Malan — 4:49
  2. Inssegh Inssegh — 4:48
  3. Imigradan — 5:06
  4. Jori — 4:32
  5. Tihilele — 6:11
  6. Abadrarass — 4:47
  7. Telillite — 8:43

La progression est remarquablement équilibrée. Les quatre premiers titres installent le langage de l’album dans des formats proches de cinq minutes. « Tihilele » commence à étirer la durée, « Abadrarass » relance le mouvement, puis « Telillite » ouvre le cycle final. L’ensemble atteint exactement 38 minutes et 56 secondes.

Comment écouter les guitares, les voix et les percussions

Une première écoute peut se concentrer sur la guitare, car son timbre électrique attire naturellement l’oreille. À la deuxième, il est plus intéressant de suivre la calebasse et les battements de mains. Ils révèlent que la pulsation ne fonctionne pas comme une batterie rock régulière. Elle respire avec le chant et crée des accents qui semblent parfois glisser autour du temps principal.

Les voix constituent ensuite un troisième chemin. Elles se superposent, se répondent ou se rassemblent sans chercher l’uniformité parfaite d’un chœur de studio. Cette texture humaine est fondamentale : chaque personne reste identifiable, mais l’ensemble produit une présence commune. Au casque, les détails sont plus faciles à isoler ; sur des enceintes, la musique retrouve davantage sa dimension collective et physique.

Guitare électrique des Filles de Illighadad en concert en novembre 2017
Les Filles de Illighadad sur scène au Moby Dick, le 21 novembre 2017. La guitare électrique dialogue avec le chant et les percussions du tendé. Photo : Frecuencia Urbana. © Frecuencia Urbana, tous droits réservés. Source : Flickr.

La pochette : Illighadad entre photographie et collage

Christopher Kirkley signe l’artwork de l’album à partir d’une photographie de Mathieu Petolla. Les trois musiciennes apparaissent en bleu devant un disque solaire rouge et orange, avec une guitare placée au centre. Le paysage, les couleurs volontairement irréelles et la texture de collage évitent l’apparence d’un simple document ethnographique.

La pochette exprime exactement le projet musical : un territoire réel, des traditions précises et un traitement contemporain qui ne cherche pas à les effacer. La guitare n’est ni un accessoire exotique ni un symbole de rupture totale. Elle occupe l’axe de l’image comme le point de rencontre entre plusieurs histoires.

La tournée de 2017 : transformer le studio en expérience scénique

Après l’enregistrement, Les Filles de Illighadad poursuivent leurs concerts européens. Les photographies prises au Moby Dick le 21 novembre 2017 montrent une formation déjà très assurée, moins d’un mois après la sortie du disque. Sur scène, les cycles peuvent être prolongés, les voix répondre au public et la guitare modifier son parcours selon l’énergie du moment.

Les Filles de Illighadad en concert au Moby Dick en novembre 2017
Les Filles de Illighadad en concert au Moby Dick, le 21 novembre 2017, pendant la tournée qui suit la sortie d’Eghass Malan. Photo : Frecuencia Urbana. © Frecuencia Urbana, tous droits réservés. Source : Flickr.

Cette dimension explique la longévité des morceaux. Ils ne sont pas enfermés dans leur version de 2017. Le groupe les reprendra ensuite en concert, notamment lors de la performance new-yorkaise publiée en 2021 sous le titre At Pioneer Works. « Eghass Malan » et « Inssegh Inssegh » y gagnent de nouvelles durées et une énergie différente, sans perdre leur structure circulaire.

Réception et importance de l’album

À sa sortie, Eghass Malan est remarqué par la presse musicale internationale. Bandcamp Daily le choisit comme album du jour en décembre 2017 et souligne la rencontre entre le tendé, la guitare et les voix polyphoniques. Les critiques parlent souvent d’une musique hypnotique, méditative et organique, des termes justes à condition de ne pas transformer le groupe en image abstraite du Sahara.

L’importance du disque est aussi sociale. Fatou Seidi Ghali et Fatimata Ahmadelher occupent un espace de guitariste longtemps fermé aux femmes, mais elles ne se contentent pas d’entrer dans un modèle masculin déjà existant. Elles replacent au centre des éléments féminins plus anciens — tendé, chant collectif, calebasse — et montrent que l’innovation peut venir d’un retour actif aux racines.

Le résultat élargit la perception internationale de la musique touarègue. Tinariwen, Bombino et Mdou Moctar avaient déjà rendu la guitare saharienne visible ; Les Filles de Illighadad rappellent que cette histoire est plus diverse que le récit souvent raconté en Occident. Elles ne représentent pas une simple « version féminine » d’un courant existant : leur organisation rythmique et vocale propose une autre direction.

Pourquoi écouter Eghass Malan aujourd’hui ?

L’album reste accessible parce que ses motifs accrochent immédiatement l’oreille. Il demeure profond parce que chaque répétition révèle un détail différent. Sa production sobre a également bien vieilli : aucun effet très marqué ne le rattache artificiellement à 2017. Le son repose sur le timbre des instruments, le placement des voix et la relation entre les interprètes.

Pour découvrir le groupe, il vaut mieux commencer par l’album entier que par une playlist dispersée. Les 38 minutes forment un seul mouvement et « Telillite » prend tout son sens après les six morceaux précédents. Les lecteurs attirés par les disques immersifs peuvent également poursuivre avec notre analyse de Modal Soul de Nujabes, dans un univers très différent mais animé par la même attention aux textures et au temps.

Notre avis sur Eghass Malan

Eghass Malan réussit quelque chose de difficile : faire entendre une tradition sans la placer sous verre. Les Filles de Illighadad utilisent le studio comme un outil de précision, jamais comme une machine à normaliser. La guitare de Fatou Seidi Ghali est immédiatement reconnaissable, mais elle conserve sa fonction au sein du groupe. Le tendé, les calebasses, les mains et les voix restent indispensables à l’équilibre.

Les sept morceaux demandent peu d’effort pour entrer dans leur rythme et beaucoup de temps pour en épuiser les détails. C’est ce mélange d’évidence et de profondeur qui fait de l’album une œuvre essentielle de la musique touarègue contemporaine, ainsi qu’une porte d’entrée idéale vers les autres productions de Sahel Sounds et la rubrique Musique de Lettyou.

Sources et crédits

Les dates, crédits et durées ont été vérifiés sur la page officielle d’Eghass Malan, la présentation de Sahel Sounds et les archives de la résidence du Week-End Fest. Le contexte musical a également été recoupé avec l’analyse de Bandcamp Daily.

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