Connect with us
SCULPTURE

James McNabb : ses villes géométriques sculptées dans le bois

Découvrez James McNabb, sa City Series, ses sculptures urbaines en bois recyclé et sa technique intuitive de dessin à la scie à ruban.

Pierre Waterschoot

Publié

le

Les villes géométriques de James McNabb

Les villes géométriques de James McNabb transforment de simples chutes de bois en métropoles imaginaires. Tours effilées, façades abstraites et silhouettes urbaines se déploient en cercles, en sphères ou sous la forme de meubles impossibles. À mi-chemin entre sculpture, architecture et design, la City Series interroge notre fascination pour les grandes villes autant que leur expansion sans limites.

L’œuvre de l’artiste américain est immédiatement reconnaissable, mais elle ne se résume pas à sa virtuosité. Derrière l’accumulation de gratte-ciel miniatures se trouvent une méthode intuitive, une réflexion sur le réemploi et le regard d’un homme qui a grandi à la périphérie de New York. Découvrons le parcours de James McNabb, sa technique à la scie à ruban et le sens de ces paysages urbains en bois.

Ville géométrique en bois sculptée par James McNabb
Une skyline imaginaire composée de centaines de formes architecturales. Œuvre et photographie © James McNabb / McNabb Studio.

James McNabb, du travail du bois à la sculpture contemporaine

Né en 1984, James McNabb grandit à Montville, dans le New Jersey, avec la silhouette de New York à l’horizon. Son père est charpentier et le travail manuel fait très tôt partie de son environnement. Il étudie le mobilier et le travail du bois au Rochester Institute of Technology, dont il obtient le diplôme en 2008, avant de poursuivre avec un master à l’Indiana University of Pennsylvania.

Cette formation explique la maîtrise technique de ses sculptures, mais aussi son goût pour les objets construits. McNabb ne dessine pas seulement des villes : il pense leurs volumes, leur équilibre, leur poids et leur rapport à l’espace. Installé à Philadelphie, il développe une pratique située entre l’atelier d’ébénisterie, le studio de design et l’art contemporain.

Sculpture urbaine carrée renversée de James McNabb
Une ville semble pousser sous une structure carrée, renversant les rapports habituels entre architecture et mobilier. © James McNabb / McNabb Studio.

La naissance inattendue de la City Series

La City Series apparaît pendant le travail de fin d’études de McNabb, présenté en 2012. À l’origine, l’artiste ne cherche pas à reproduire un panorama urbain. Il découpe rapidement des morceaux de bois récupérés et crée, en une journée, près de 250 petites formes. Réunies sur une surface, celles-ci commencent à évoquer des immeubles, des clochers, des tours de bureaux et des blocs d’habitation.

Cette découverte donne naissance à un langage formel durable. Chaque module est différent, mais l’accumulation produit une ville crédible. Aucun bâtiment n’a besoin de copier un édifice réel : notre regard complète spontanément les volumes. Quelques lignes verticales suffisent à suggérer Manhattan, Chicago ou une mégalopole de science-fiction.

Détails de bois et sculpture urbaine verticale de James McNabb
Le matériau brut et la ville achevée : le contraste révèle la transformation opérée par l’artiste. © James McNabb / McNabb Studio.

« Dessiner avec une scie à ruban » : une technique intuitive

James McNabb décrit sa méthode comme une manière de « dessiner avec une scie à ruban ». L’expression est essentielle pour comprendre ses œuvres. Contrairement à l’ébénisterie classique, fondée sur la mesure et la répétition précise d’un plan, il découpe directement le bois. La lame remplace le crayon et chaque geste produit une forme qui ne sera pas reproduite à l’identique.

La rapidité du geste rapproche son travail de la pratique du croquis et même du graffiti. Les traces de coupe, les angles imprévus et les irrégularités restent visibles. Ce sont elles qui donnent de la vie aux façades. Vue de loin, la composition paraît extrêmement construite ; observée de près, elle révèle une multitude de décisions spontanées.

L’irrégularité comme signature

Un logiciel de modélisation pourrait générer des centaines de tours parfaitement régulières. McNabb recherche l’effet inverse. La pression exercée sur la pièce, l’angle de passage devant la lame et la forme initiale de la chute introduisent de petites différences. Certaines constructions sont massives, d’autres presque fragiles. Ensemble, elles composent une population architecturale plutôt qu’une série industrielle.

Cette méthode impose néanmoins une grande expérience. Travailler vite ne signifie pas travailler au hasard : l’artiste connaît suffisamment son outil pour laisser une part à l’accident sans perdre le contrôle de la forme. Le caractère spectaculaire du résultat vient de cet équilibre entre discipline artisanale et improvisation.

Présentation du travail de James McNabb et de ses compositions urbaines en bois, par My Modern Met.

Le bois de récupération comme matière urbaine

Les premières villes de McNabb sont réalisées à partir de chutes récupérées dans des ateliers. Érable, noyer, chêne, cerisier, frêne et essences exotiques apportent naturellement des couleurs et des textures différentes. L’artiste peut ainsi construire des quartiers entiers sans peinture : le contraste naît du veinage, de la densité et de la teinte propre à chaque morceau.

Le réemploi n’est pas seulement une solution économique. Il soutient l’idée de « faire quelque chose à partir de rien ». Des fragments destinés à être jetés deviennent les éléments d’une cité monumentale. Ce déplacement de valeur fait écho à la ville elle-même, qui se reconstruit en permanence à partir de bâtiments, de matériaux et d’usages anciens.

Une palette créée par les essences

Le choix de ne pas uniformiser le bois conserve la mémoire de chaque morceau. Les essences claires accrochent la lumière et font ressortir certaines avenues ; les bois plus sombres densifient le centre de la composition. Même lorsque deux tours partagent une silhouette comparable, leurs fibres les rendent différentes. La matière agit ainsi comme une palette naturelle et comme un système de façades.

Sculpture circulaire de ville en bois par James McNabb
La diversité des essences de bois dessine une architecture circulaire sans recours à la couleur peinte. © James McNabb / McNabb Studio.

Des villes géométriques qui échappent à la maquette

Une maquette architecturale décrit habituellement un projet qui pourrait être construit. Les sculptures de James McNabb fonctionnent autrement. Elles utilisent les codes de l’architecture, mais refusent les contraintes de circulation, de stabilité ou d’échelle. Les tours peuvent converger vers un vide central, pousser sous une table ou envelopper une sphère.

Cette liberté transforme le spectateur en explorateur. De face, une œuvre peut ressembler à un motif abstrait. En se déplaçant, des rues apparaissent entre les volumes et le regard s’enfonce dans des perspectives vertigineuses. L’espace négatif — le blanc entre les constructions — joue un rôle aussi important que le bois.

Changer d’échelle à chaque regard

Les photographies entretiennent volontairement l’ambiguïté de l’échelle. Un gros plan peut faire croire à une architecture monumentale, tandis qu’une vue générale rappelle que l’on observe un objet façonné à la main. Ce passage constant du panorama au détail rapproche l’expérience de celle d’une vraie métropole : on perçoit d’abord une masse, puis des bâtiments, des rues et enfin une infinité de particularités.

Perspective intérieure d’une ville circulaire de James McNabb
En changeant de point de vue, le relief abstrait devient une rue verticale et vertigineuse. © James McNabb / McNabb Studio.

City Wheel : la ville comme mouvement

Les compositions en roue associent le skyline à l’idée de déplacement. Elles évoquent les anciennes roues de chariot et le voyage depuis la périphérie vers le centre urbain, en quête de travail, de liberté ou de réussite. Les immeubles rayonnent vers l’intérieur ou l’extérieur, comme si la ville était entraînée dans un mouvement permanent.

Ville en forme de roue sculptée en bois par James McNabb
Une composition radiale de la City Series, entre roue, skyline et paysage impossible. © James McNabb / McNabb Studio.

City Sphere : une planète entièrement urbanisée

City Sphere pousse le principe jusqu’à recouvrir un noyau sphérique de bâtiments. Pour fabriquer cette pièce, McNabb a tourné et facetté un cœur en peuplier, puis découpé suffisamment de tours pour couvrir sa surface. Chaque bâtiment a été ajusté individuellement et fixé à l’aide d’une cheville et de colle.

Suspendue, la sculpture peut tourner légèrement lorsque le public passe à proximité. La ville n’a plus de périphérie ni d’horizon : elle a consommé la totalité de la planète. L’objet est spectaculaire, mais son image d’une urbanisation sans fin conserve une dimension critique.

Sculpture urbaine courbe en bois de James McNabb
La courbure donne l’impression que la métropole se referme sur elle-même. © James McNabb / McNabb Studio.

Une vision de la ville entre fascination et inquiétude

Les œuvres séduisent d’abord par leur densité. Elles rappellent la découverte d’un skyline depuis un pont, un train ou la fenêtre d’un avion. Les tours semblent pleines de possibilités, comme si chaque volume pouvait contenir une histoire. McNabb restitue ainsi le désir de la grande ville vu depuis la banlieue : promesse de mouvement, de rencontres et de transformation personnelle.

Mais l’accumulation produit aussi une sensation d’étouffement. Dans les compositions les plus serrées, les bâtiments se disputent la lumière et l’espace. La ville devient organisme, forêt artificielle ou machine. Cette ambiguïté permet à l’artiste d’aborder la beauté et l’unicité des paysages urbains tout en évoquant leur surdéveloppement.

Relief urbain géométrique carré en bois de James McNabb
Dans ce relief carré, les tours convergent vers une lumière centrale qui absorbe la perspective. © James McNabb / McNabb Studio.

Manhattan, Metros et Structure : une série en expansion

En 2013, James McNabb réalise une interprétation de Manhattan pour The New Yorker. Photographiée par Grant Cornett, l’œuvre est utilisée dans le magazine et pour la communication du New Yorker Festival. Cette collaboration confirme que son langage peut évoquer une ville précise tout en restant largement abstrait.

L’exposition Metros, présentée à Miami en 2014, développe des formes plus amples et plus sculpturales. En 2017, l’exposition Structure à la galerie Danysz marque la première grande présentation de son travail en France. Roues, panneaux, sphères et compositions murales montrent alors que la City Series n’est pas une variation décorative unique, mais une recherche ouverte sur la transformation urbaine.

Sculpture circulaire et détail architectural par James McNabb
Vue d’ensemble et détail : chaque tour fonctionne comme un trait dans un dessin collectif. © James McNabb / McNabb Studio.

Pourquoi les sculptures de James McNabb fascinent-elles autant ?

Le travail de McNabb repose sur un paradoxe particulièrement efficace. Les œuvres donnent l’impression d’une précision obsessionnelle, alors que leurs éléments sont découpés intuitivement. Elles paraissent monumentales sur les photographies, bien qu’elles soient composées de petits fragments. Elles évoquent des lieux identifiables sans reproduire fidèlement aucun bâtiment.

Cette tension donne envie de regarder deux fois : d’abord la ville, puis le bois. Le spectateur passe constamment de l’illusion urbaine à la matérialité de l’objet. Les fibres deviennent façades, les variations de teinte se changent en quartiers et les traces de lame ressemblent à l’usure d’une métropole réelle.

Entre art, architecture et design

James McNabb utilise les outils et les savoir-faire du mobilier, mais ses villes n’ont pas toujours de fonction pratique. Elles peuvent toutefois emprunter la forme d’une table, d’une roue ou d’un objet mural. Cette frontière volontairement floue explique leur présence aussi naturelle dans une galerie d’art que dans une exposition de design.

L’artiste n’est pas architecte au sens professionnel du terme. Sa liberté vient précisément du fait qu’il peut ignorer les règles nécessaires à un bâtiment réel. Il produit des architectures mentales : des cités qui condensent notre expérience des centres urbains et nous permettent de les contempler à distance.

Des objets qui demandent à être contournés

La plupart de ces sculptures ne possèdent pas de point de vue définitif. Une roue révèle des rues différentes selon la hauteur du regard ; une sphère redistribue continuellement ses silhouettes ; une structure inversée transforme le plafond de bois en sol urbain. Cette dimension physique distingue les œuvres de simples illustrations architecturales. Le déplacement du visiteur fait partie de la composition.

La lumière participe elle aussi à l’œuvre. Elle traverse les intervalles, projette des ombres semblables à de nouveaux gratte-ciel et modifie la lisibilité des volumes au cours de la journée. Une même pièce peut donc paraître légère et presque graphique dans un espace blanc, puis dense et inquiétante sous un éclairage plus rasant.

Où découvrir le travail de James McNabb ?

Le site officiel de James McNabb rassemble les principales pièces de la City Series, ses projets spéciaux et ses expositions. La galerie Danysz présente également plusieurs œuvres avec leurs matériaux et leurs dimensions. Les photographies permettent d’apprécier les compositions, mais leur profondeur et leurs changements de perspective prennent tout leur sens lorsqu’on peut tourner autour d’elles.

En résumé : les villes géométriques de James McNabb associent la spontanéité du dessin, la maîtrise du bois et une véritable réflexion sur le paysage urbain. À partir de fragments rejetés, l’artiste construit des mondes denses où la ville apparaît tour à tour attirante, fragile et envahissante. Une œuvre accessible au premier regard, mais suffisamment riche pour renouveler notre manière d’observer l’architecture.

Sources et crédits

Les éléments biographiques et techniques ont été vérifiés auprès du site officiel de James McNabb, du reportage de fabrication consacré à City Sphere par Design Milk, des archives de Colossal, du projet Manhattan et de l’exposition Structure à la galerie Danysz. Les photographies déjà présentes dans l’article sont conservées et créditées à James McNabb / McNabb Studio.

Tendance