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SCULPTURE

Juliette Clovis : sculptures en porcelaine entre nature et métamorphose

Découvrez les sculptures en porcelaine de Juliette Clovis, des êtres hybrides où visages, fleurs, animaux et mythologie racontent le cycle de la vie.

Pierre Waterschoot

Publié

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Entre la blancheur presque immatérielle de la porcelaine et la profusion d’une nature prête à tout recouvrir, les sculptures de Juliette Clovis semblent saisies au milieu d’une transformation. Des fleurs, des coraux, des plumes, des insectes ou des serpents colonisent des visages silencieux. Le corps humain ne disparaît pas tout à fait : il devient le territoire d’une métamorphose où la beauté côtoie constamment l’inquiétude.

Ces êtres hybrides constituent l’une des signatures les plus reconnaissables de l’artiste française. Derrière leur séduction immédiate se déploie une réflexion cohérente sur le cycle de la vie, la fragilité, la disparition des espèces et la relation ambiguë que l’être humain entretient avec le monde vivant. Voici comment Juliette Clovis transforme une matière traditionnelle en langage sculptural résolument contemporain.

Buste en porcelaine bleu et blanc couvert de motifs floraux et de pointes par Juliette Clovis
Créature en porcelaine bleu et blanc de Juliette Clovis. © Juliette Clovis

Qui est Juliette Clovis ?

Née à Poitiers en 1978 et installée dans la région bordelaise, Juliette Clovis a suivi un parcours volontairement transversal. Elle étudie le droit et l’histoire de l’art, notamment à l’École du Louvre, avant de se former au graphisme à l’École des Gobelins. Cette double culture visuelle et intellectuelle nourrit une pratique qui passe d’abord par la peinture, la découpe de vinyle, le plexiglas et l’installation.

En 2004, elle quitte le secteur de la communication afin de se consacrer à son travail artistique. La maîtrise du dessin, de la composition et de la couleur reste visible dans ses sculptures : chaque surface est pensée comme une image, tandis que chaque volume impose une présence physique. Cette alliance entre construction graphique et modelage explique en partie la précision spectaculaire de ses bustes.

La porcelaine, une matière devenue essentielle en 2015

Après une dizaine d’années passées à explorer d’autres médiums, Juliette Clovis commence à travailler la porcelaine en 2015. Elle se forme au sein de la Manufacture de La Seynie, en Haute-Vienne, et s’inscrit ainsi dans le territoire historique de la porcelaine de Limoges. Ce choix transforme profondément son œuvre.

La porcelaine associe des qualités contradictoires qui correspondent parfaitement à ses recherches. Avant la cuisson, la matière est souple et vulnérable ; après le passage au four, elle devient dure, lumineuse et durable, tout en restant susceptible de se briser. Sa blancheur évoque aussi bien la peau que l’os, la pureté que le vide. Juliette Clovis exploite toutes ces tensions sans chercher à les résoudre.

Sculpture de femme en porcelaine blanche décorée de motifs bleu cobalt par Juliette Clovis
Le décor bleu cobalt dialogue avec le relief de la porcelaine. © Juliette Clovis

Des visages humains gagnés par la nature

Les bustes de Juliette Clovis reposent souvent sur une forme classique : le portrait sculpté, frontal et immobile. Mais cette base familière est immédiatement perturbée. La flore et la faune progressent sur les joues, les épaules et le crâne. Les traits humains deviennent partiellement illisibles, comme si une autre espèce était en train d’apparaître.

Cette invasion peut être comprise de deux manières. Elle annonce peut-être une alliance nouvelle entre l’humain et le vivant, une forme de régénération après la crise. Elle peut aussi évoquer la disparition de l’individu, absorbé par une nature qui reprend ses droits. L’artiste maintient volontairement cette ambiguïté : naissance et mort, protection et enfermement, croissance et effacement se produisent au même instant.

Buste féminin recouvert de fleurs blanches et de motifs bleu cobalt par Juliette Clovis
La figure humaine devient le support d’une floraison envahissante. © Juliette Clovis
Buste en porcelaine orné de chrysanthèmes rouges et de papillons blancs par Juliette Clovis
Fleurs dessinées et papillons modelés se rejoignent sur un même corps. © Juliette Clovis

Un bestiaire symbolique entre mythologie et histoire de l’art

Les éléments choisis ne sont jamais de simples ornements. Le serpent renvoie à la mue, à la connaissance, au danger et au renouvellement. Le papillon matérialise la transformation. L’œuf contient la promesse d’une naissance, tandis que les fleurs peuvent exprimer simultanément l’épanouissement et le caractère éphémère de toute existence. Cornes et ramures convoquent enfin les créatures mythologiques et les puissances animales.

Ces références circulent librement entre les époques. L’artiste puise dans les vanités, les métamorphoses antiques, l’imaginaire baroque, les cabinets de curiosités et l’observation scientifique. Elle ne cherche pas à illustrer un récit unique. Elle construit plutôt une mythologie personnelle dans laquelle chaque sculpture semble appartenir à une espèce encore inconnue.

Créature féminine à cornes couverte de petites fleurs blanches en porcelaine par Juliette Clovis
Cornes et fleurs font basculer le portrait vers la créature mythologique. © Juliette Clovis
Buste blanc aux cornes de porcelaine et au visage couvert de fleurs par Juliette Clovis
Une silhouette blanche où l’humain, le végétal et l’animal fusionnent. © Juliette Clovis

Le baroque revisité par une artiste contemporaine

L’influence baroque apparaît dans l’accumulation, le mouvement et le goût du contraste. Les surfaces sont rarement neutres : elles bourgeonnent, se hérissent ou s’enroulent autour de la figure. Pourtant, cette exubérance est contenue par des compositions très maîtrisées et par une palette souvent réduite au blanc, au noir, au bleu cobalt ou à quelques touches métalliques.

Le bleu et blanc rappelle immédiatement certaines traditions de la porcelaine européenne et asiatique. Juliette Clovis détourne ce vocabulaire décoratif en le faisant traverser des anatomies contemporaines. Le motif n’est plus cantonné à la surface d’un vase : il épouse un visage, rencontre une excroissance modelée et brouille la frontière entre dessin et sculpture.

Buste en porcelaine blanche aux reliefs de plumes et aux dessins noirs rouges et dorés par Juliette Clovis
Le dessin coloré souligne les volumes modelés comme une seconde peau. © Juliette Clovis

Une fabrication lente fondée sur la répétition

La force visuelle de ces pièces repose sur un travail extrêmement patient. Fleurs, pointes, écailles et fragments organiques sont façonnés puis assemblés pour composer une peau nouvelle. La répétition d’un même module produit un rythme qui semble continuer au-delà de la sculpture. Selon les œuvres, des émaux, des oxydes métalliques, des lustres ou d’autres matériaux viennent modifier la lumière et la profondeur.

Cette lenteur est essentielle au sens du travail. Chaque élément reste fragile pris isolément, mais leur accumulation forme une armure. La porcelaine exprime alors deux états opposés : elle protège la créature tout en rappelant qu’un choc pourrait la briser. L’objet final paraît précieux, presque cérémoniel, sans perdre l’étrangeté d’un organisme en croissance.

La couleur comme matière vivante

Le blanc domine une grande partie de la production, mais la couleur intervient avec précision. Le cobalt souligne la filiation avec les arts du feu. Les rouges et les noirs dessinent des réseaux proches de racines, de coraux ou de systèmes sanguins. Les reflets irisés introduisent une lumière mouvante qui change selon la position du regardeur.

Buste blanc prolongé par une forme serpentine composée d’ailes d’insectes irisées par Juliette Clovis
Les reflets irisés des ailes d’insectes transforment la figure en organisme hybride. © Juliette Clovis

De la série des Bustes à Endless

Les Bustes : l’identité en pleine métamorphose

Dans la série des bustes, l’identité humaine n’est jamais stable. Les visages demeurent calmes, parfois presque classiques, alors que leur enveloppe est bouleversée. Cette opposition donne aux œuvres leur tension : l’expression ne révèle rien, mais la matière raconte une mutation irréversible.

Buste noir entouré de serpents brillants en porcelaine par Juliette Clovis
Une figure sombre aux serpents brillants, entre Méduse et vanité contemporaine. © Juliette Clovis

Kinetic Garden : faire pousser la porcelaine

Avec Kinetic Garden, la sculpture se construit par prolifération. Des centaines, parfois des milliers d’éléments répétés forment des volumes qui rappellent des fleurs, des écailles ou des cellules. Le jardin évoqué par le titre n’est pas un décor paisible : c’est une force active, capable de modifier entièrement la forme qu’elle rencontre.

Profil d’un buste blanc envahi de formes de coraux et de motifs rouges par Juliette Clovis
Les excroissances de porcelaine évoquent un récif en formation. © Juliette Clovis
Buste féminin blanc couvert de formes coralliennes et de dessins organiques rouges par Juliette Clovis
Vue complémentaire d’une peau sculpturale entre végétal et monde marin. © Juliette Clovis

Endless : le pangolin comme image de résistance

Commencée en 2019, la série Endless prend notamment pour point de départ le pangolin, mammifère menacé dont les écailles forment une carapace. Juliette Clovis transpose ce principe dans la porcelaine : des milliers d’éléments s’imbriquent et couvrent des formes abstraites, sinueuses ou presque minérales. Le motif protecteur devient aussi le rappel d’une vulnérabilité écologique.

Le passage du portrait à ces volumes plus autonomes élargit son vocabulaire. Le corps n’est plus toujours représenté directement ; il survit sous la forme d’une peau, d’un mouvement ou d’une mue. Les séries plus récentes, dont The Molting Season, prolongent cette recherche sur la transformation permanente de la matière vivante.

Une réflexion écologique sans discours littéral

Le travail de Juliette Clovis parle de biodiversité et de disparition, mais il ne prend pas la forme d’un slogan. L’artiste préfère l’ambivalence des images. Ses créatures peuvent sembler magnifiques avant de devenir oppressantes ; leur armure peut paraître protectrice puis invasive. Cette instabilité oblige à regarder plus longtemps.

L’être humain n’y occupe plus une position dominante. Il devient une espèce parmi les autres, traversée et transformée par son environnement. La nature n’est ni idéalisée ni réduite à une victime : elle apparaît puissante, imprévisible et capable de survivre à nos propres bouleversements. C’est précisément cette absence de réponse simple qui rend les sculptures si actuelles.

Du Louvre à Dom Pérignon : une reconnaissance internationale

La trajectoire de l’artiste s’est progressivement inscrite dans des institutions, des biennales et des collections internationales. En 2018, elle reçoit un prix d’honneur à la biennale Fahrenheit de l’American Museum of Ceramic Art. Son travail est ensuite présenté au Musée national Adrien-Dubouché à Limoges, à Urban Nation à Berlin, au Tripostal de Lille, au Musée des Arts Décoratifs de Paris et à la Queensland Art Gallery de Brisbane.

En 2021, le Louvre lui commande Wild Bust pour les Ateliers du Louvre. La sculpture réinterprète un masque feuillu du XIIIe siècle conservé dans les collections du musée : un dialogue particulièrement juste entre patrimoine, artisanat d’art et métamorphose contemporaine.

En 2023, Juliette Clovis collabore avec Dom Pérignon autour d’une édition limitée de cinquante jéroboams. Chaque bouteille est enveloppée d’une armure d’écailles de porcelaine appliquées à la main, du platine au noir profond. La collaboration transpose son langage sculptural sur un objet emblématique sans le réduire à un simple motif décoratif.

Son parcours se poursuit dans les grandes manifestations consacrées à la céramique : prix d’honneur à Faenza en 2025, sélection à la biennale de céramique de Lettonie et présence en 2026 au Blanc de Chine International Ceramic Art Award à Xiamen. Cette reconnaissance confirme la place particulière qu’elle occupe entre sculpture contemporaine et métiers d’art.

Pourquoi les sculptures de Juliette Clovis fascinent-elles autant ?

Le premier impact est esthétique : finesse de la porcelaine, précision des assemblages, silence des visages et richesse des détails. Mais la fascination naît surtout d’un léger malaise. Ces figures sont trop humaines pour devenir de simples chimères et trop transformées pour demeurer de simples portraits.

Le spectateur doit choisir ce qu’il voit : une naissance, une contamination, une protection, une disparition ou les différentes étapes d’un même cycle. Les œuvres refusent de séparer nettement le beau du menaçant. Elles rappellent que toute croissance porte en elle une fin et que toute matière morte peut devenir le point de départ d’une nouvelle forme.

Un univers à découvrir au-delà de ces êtres en porcelaine

Les onze images réunies dans cet article montrent une étape majeure du travail de Juliette Clovis, centrée sur le buste et l’hybridation. Elles permettent déjà de mesurer la cohérence de son univers : porcelaine immaculée, dessin minutieux, accumulation organique et symboles liés à la métamorphose.

Sa pratique a cependant continué d’évoluer vers des formes abstraites, des installations et de nouvelles recherches sur la peau, la mue et le mouvement. Pour suivre cette évolution, découvrir les séries complètes et consulter son calendrier d’expositions, le meilleur point de départ reste le site officiel de Juliette Clovis.


Sources : biographie officielle de Juliette Clovis, parcours et expositions, Ceramics Now, présentation de la série Endless et Urban Nation.

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